Skip to content

Chapter VII: Part 7

Text size

Nous voyageâmes ainsi deux journées dans le désert, sans y rien voir absolument qui mérite d'être raconté. Seulement un matin, avant le lever du soleil, j'aperçus courir un animal à quatre pattes, long de trois pieds environ, et qui n'avoit guère en hauteur plus qu'une palme. A sa vue nos Arabes s'enfuirent, et la bête alla se cacher dans une broussaille qui se trouvoit là. Messire André et Pierre de Vaudrey mirent pied à terre, et coururent à elle l'épée en main. Elle se mit à crier comme un chat qui voit approcher un chien. Pierre de Vaudrey la frappa sur le dos de la pointe dé son épée; mais il ne lui fit aucun mal, parce qu'elle est couverte de grosses écailles, comme un esturgeon. Elle s'élança sur messire André, qui d'un coup de la sienne lui coupa la cou en partie, la tourna sur le dos, les pieds en l'air, et la tua. Elle avoit la tête d'un fort lièvre, les pieds comme les mains d'un petit enfant, et une assez longue queue, semblable à celle des gros verdereaux (lézards verts). Nos Arabes et notre trucheman nous dirent qu'elle étoit fort dangereuse. [Footnote: D'après la description vague que donne ici la Brocquière, il paroît que l'animal dont il parle est le grand lézard appelé monitor, parce qu'on prétend qu'il avertit da l'approche du crocodile. Quant à la terreur qu'en avoient les Arabes, elle n'étoit point fondée.]

A la fin de la seconde journée je fus saisi d'une fièvre ardente, si forte qu'il me fut impossible d'aller plus loin. Mes quatre compagnons, bien désolés de mon accident, me firent monter un âne, et me recommandèrent à un de nos Arabes, qu'ils chargèrent de me reconduire à Gaza, s'il étoit possible.

Cet homme eut beaucoup soin de moi; ce qui ne leur est point ordinaire vis-à-vis des chrétiens. Il me tint fidèle compagnie, et me mena le soir passer la nuit dans un de leurs camps, qui pouvoit avoir quatre-vingts et quelques tentes, rangées en forme de rues. Ces tentes sont faites avec deux fourches qu'on plante en terre par leur gros bout à une certaine distance l'une de l'autre. Sur les deux fourches est posée en traverse une perche et sur la perche une grosse couverture en laine ou en gros poil.

Quand j'arrivai, quatre ou cinq Arabes de la connoissance du mien vinrent au devant de nous. Ils me descendirent de mon âne, me firent coucher sur un matelas que je portois, et là, me traitant à leur guise, ils me pétirent et me pincèrent tant avec les [Footnote: C'est ce que nous appelons masser. Cette méthode est employée dans beaucoup de contrées de l'Orient pour certaines maladies.] mains que, de fatigue et de lassitude, je m'endormis et reposai six heures.

Pendant tout ce temps aucun d'eux ne me fit le moindre déplaisir, et ils ne me prirent rien. Ce leur étoit cependant chose bien aisée; et je devois d'ailleurs les tenter, puisque je portois sur moi deux cents ducats, et que j'avois deux chameaux chargés de provisions et de vin.

Je me remis en route avant le jour pour regagner Gaza: mais quand j'y arrivai je ne retrouvai plus ni mes quatre compagnons, ni même messire Sanson de Lalaing. Tous cinq étoient retournés à Jérusalem, et ils avoient emmené avec eux le truceman. Heureusement je trouvai un Juif Sicilien de qui je pus me faire entendre. Il fit venir près de moi un vieux Samaritain qui, par un remède qu'il me donna, appaisa la grande ardeur que j'endurois.

Deux jours après, me sentant un peu mieux, je partis dans la compagnie d'un Maure. Il me mena par le chemin de la marine (de là côte.) Nous passâmes près d'Esclavonie (Ascalon), et vînmes, à travers un pays toujours agréable et fertile, à Ramlé, d'où je repris le chemin de Jérusalem.

La première journée, je rencontrai sur ma route l'amiral (commandant) de cette ville. Il revenoit d'un pélerinage avec une troupe de cinquante cavaliers et de cent chameaux, montés presque tous par des femmes et des enfans qui l'avoient accompagné au lieu de sa dévotion. Je passai la nuit avec eux; et, le lendemain, de retour a Jérusalem, j'allai loger chez les cordeliers, à l'église du mont de Sion, où je retrouvai mes cinq camarades.

En arrivant je me mis au lit pour me faire traiter de ma maladie, et je ne fus guéri et en état de partir que le 19 d'Août. Mais pendant ma convalescence je me rappelai que plusieurs fois j'avois entendu différentes personnes dire qu'il étoit impossible à un chrétien de revenir par terre de Jérusalem en France. Je n'oserois pas même, aujourd'hui que j'ai fait le voyage, assurer qu'il est sûr. Cependant il me sembla qu'il n'y a rien qu'un homme ne puisse entreprendre quand il est assez bien constitué pour supporter la fatigue, et qu'il possède argent et santé. Au reste, ce n'est point par jactance que je dis cela; mais, avec l'aide de Dieu et de sa glorieuse mère, qui jamais ne manque d'assister ceux qui la prient de bon coeur, je résolus de tenter l'aventure.

Je me tus néanmoins pour le moment sur mon projet, et ne m'en ouvris pas même à mes compagnons. D'ailleurs je voulois, avant de l'entreprendre, faire encore quelques autres pélerinages, et spécialement ceux de Nazareth et du mont Thabor. J'allai donc prévenir de mon dessein Nanchardin, grand trucheman du soudan à Jérusalem, et il me donna pour mon voyage un trucheman particulier. Je comptois commerce par celui du Thabor, et déjà tout étoit arrangé; mais quand je fus au moment de partir, le gardien chez qui je logeois m'en détourna, et s'y opposa même de toutes ses forces. Le trucheman, de son coté, s'y refusa, et il m'annonça que je ne trouverois dans les circonstances personne pour m'accompagner, parce qu'il nous faudroit passer sur le territoire de villes qui étoient en guerre, et que tout récemment un Vénitien et son trucheman y avoient été assassinés.

Je me restreignis done au second pélerinage, et messire Sanson de Lalaing voulut m'y accompagner, ainsi que Humbert. Nous laissames au mont de Sion messire Michel de Ligne, qui étoit malade. Son frère Guillaume resta près de lui avec an serviteur pour le garder. Nous autres nous partimes le jour de la mi-août, et notre intention étoit de nous rendre à Jaffa par Ramlé, et de Jaffa à Nazareth; mais avant de me mettre en route, j'allai au tombeau de Notre Dame implorer sa protection pour mon grand voyage. J'entendis aux cordeliers le service divin, et je vis là des gens qui se disent chrétiens, desquels il y en a de bien estranges, selon nostre manière.

Le gardien de Jérusalem nous fit l'amitié de nous accompngner jusqu'à Jaffa, avec un frère cordelier du couvent de Beaune. La ils nous quittèrent, et nous prîmes une barque de Maures qui nous conduisit au port d'Acre.

Ce port est beau, profond et bien fermé. La ville elle-même paroît avoir été grande et forte; mais il n'y subsiste plus maintenant que trois cent maisons situées à l'une de ses extrémités, et assez loin de la marine. Quant à notre pélerinage, nous ne pûmes l'accomplir. Des marchands Vénitiens que nous consultames nous en détournèrent, et nous primes le parti d'y renoncer. Il nous apprirent en même temps qu'on attendoit à Barut une galére de Narbonne. Mes camarades voulurent en profiter pour retourner en France, eten conséquence nous prîmes le chemin de cette ville.

Nous vîmes en route Sur, ville fermée et qui a un bon port, puis Saïette (Séyde), autre port de mer assez bon. [Footnote: Sur est l'ancienne Tyr; Saiette, l'ancienne Sidon; Barut, l'ancienne Bérite.] Pour Barut, elle a été plus considérable qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais son port est beau encore, profond et sûr pour les vaisseaux. On voit à l'une de ses pointes les restes d'un chateau fort qu'elle avoit autrefois, et qui est détruit. [Footnote: Les notions que nous donne ici la Brocquière sont intéressantes pour la géographie. Elles prouvent que tous ces ports de Syrie, jadis si commerçans et si fameux, aujourd'hui si dégradés et si complétement inutiles, étoient de son temps propres encore la plupart au commerce.]

Moi qui n'étois occupé que de mon grand voyage, j'employai mon séjour dans cette ville à prendre sur cet objet des renseignemens et j'ai m'adressai pour cela à un marchand Génois nommé Jacques Pervézin. Il me conseilla d'aller à Damas; m'assura que j'y trouverois des marchands Vénitiens, Catalans, Florentins, Génois et autres, qui pourroient me guider par leurs conseils, et me donna même, pour un de ses compatriotes appelé Ottobon Escot, une lettre de recommendation.

Résolu de consulter Escot avant de rien entreprendre, je proposai à messire Sanson d'aller voir Damas, sans cependant lui rien dire de mon projet. Il accepta volontiers la proposition, et nous partimes, conduit par un moucre. J'ai déja dit qu'en Syrie les moucres sont des gens dont le métier est de conduire les voyageurs et de leur louer des anes et des mulets.

Au sortir de Barut nous eûmes à traverser de hautes montagnes jusqu'à une longue plaine appelée vallée de Noë, parce que Noë, dit-on, y batit son arche. La vallée a tout au plus une lieue de large; mais elle est agréable et fertile, arrosée par deux rivières et peuplée d'Arabes.

Jusqu'à Damas on continue de voyager entre des montagnes au pied desquelles on trouve beaucoup de villages et de vignobles. Mais je préviens ceux qui, comme moi, auront à les traverser, de songer à se bien munir pour la nuit; car de ma vie je n'ai eu aussi froid. Cette excessive froidure a pour cause la chute de la rosée; et il en est ainsi par toute la Syrie. Plus la chaleur a été grande pendant le jour, plus la rosée est abondante et la nuit froide.

II y a deux journées de Barut à Damas.

Par toute la Syrie les Mahométans ont établi pour les chrétiens une coutume particulière qui ne leur permet point d'aller à cheval dans les villes. Aucun d'eux, s'il est connu pour tel, ne l'oseroit, et en conséquence notre moucre, avant d'entrer, nous fit mettre pied à terre, messire Sanson et moi.

A peine étions nous entrés qu'une douzaine de Sarrasins s'approcha pour nous regarder. Je portois un grand chapeau de feutre, qui n'est point d'usage dans le pays. Un d'eux vint le frapper par dessous d'un coup de baton, et il me le jeta par terre. J'avoue que mon premier mouvement fut de lever le poing sur lui. Mais le moucre, se jetant entre nous deux, me poussa en arrière, et ce fut pour moi un vrai bonheur; car en un instant trente ou quarante autres personnes accoururent, et, si j'avois frappé, je ne sais ce que nous serions devenus.

Je dis ceci pour avertir que les habitans de cette ville sont gens méchants qui n'entendent pas trop raison, et que par conséquent il faut bien se garder d'avoir querrelle avec eux. Il en est de même ailleurs. J'ai éprouvé par moi-même qu'il ne faut vis-à-vis d'eux ni faire le mauvais, ni se montrer peureux; qù'il ne feut ni paroitre pauvre, parce qu'ils vous mépriseroient; ni riche, parce qu'ils sont très avides, ainsi que l'expérimentent tous ceux qui débarquent à Jaffa.

Damas peut bien contenir, m'a-t-on dit, cent mille âmes. [Footnote: Il y dans le texte cent mille hommes. Si, par ce mot hommes, l'auteur entend les habitans mâles, alors, pour comprendre les femmes dans la population, il faudroit compter plus de deux cent mille individus au lieu de cent mille. S'il entend les personnes en état de porter les aimes, son état de population est trop fort et ne peut être admis.] La ville est riche, marchande, et, après le Caire, la plus considérable de toutes celles que possède le soudan. Au levant, au septentrion et au midi, elle a une grande plaine; au ponant, une montagne au pied de laquelle sont batis les faubourgs. Elle est traversée d'une rivière qui s'y divise en plusieurs canaux, et fermée dans son enceinte seulement de belles murailles; car les faubourgs sont plus grands que la ville. Nulle part je n'ai vu d'aussi grands jardins, de meilleurs fruits, une plus grande abondance d'eau. Cette abondance est telle qu'il y a peu de maisons, m'a-t-on dit, qui n'aient leur fontaine.

Le seigneur (le gouverneur) n'a, dons toute la Syrie et l'Egypte, que le seul soudan qui lui soit supérieur en puissance. Mais comme en différens temps quelques-uns d'eux se sont revoltés, les soudans ont pris des précautions pour les contenir. Du côté de terre est un grand et fort chateau qui a des fossés larges et profonds. Ils y placent un capitaine à leur choix, et jamais ce capitaine n'y laisse entrer le gouverneur.

En 1400 Damas fut détruite en cendres par le Trambulant (Tamerlan). On voit encore des vestiges de ce désastre; et vers la porte qu'on appelle de Saint-Paul, il y a un quartier tout entier qui n'est pas rebâti.

Dans la ville est un kan destiné à servir de dépôt de sûreté aux négocians pour leurs marchandises. On l'appelle kan Berkot, et ce nom lui a été donné, parce qu'il fut originairement la maison d'un homme nommé ainsi. Pour moi, je crois que Berkot étoit Français; et ce qui me le fait présumer, c'est que sur une pierre de sa maison sont sculptées des fleurs de lis qui paroissent aussi anciennes que les murs.

Quoi qu'il en soit de son origine, ce fut un très-vaillant homme, et qui jouit encore dans le pays d'une haute renommée. Jamais, pendant tout le temps qu'il vécut et qu'il eut de l'autorité, les Persiens et Tartres (Persans et Tatars) ne purent gagner en Syrie la plus petite portion de terrain. Dès qu'il apprenoit qu'une de leurs armés y portoit les armes, il marchoit contre elle jusqu'à une rivière au-delà d'Alep, laquelle sépare la Syrie de la Perse, et qu'à vue de pays je crois être celle qu'on appelle Jéhon, et qui vient tomber à Misses en Turcomanie. On est persuadé à Damas que, s'il eût vécu, Tamerlan n'auroit pas osé porter ses armes de ce côté-là. Au reste ce Tamerlan rendit honneur à sa mémoire quand il prit la ville. En ordonnant d'y tout mettre à feu, il ordonna de respecter la maison de Berkot; il la fit garder pour la défendre de l'incendie, et elle subsiste encore.

Les chrétiens ne sont vus à Damas qu'avec haine. Chaque soir on enferme les marchands dans leurs maisons. Il y a des gens préposés pour cela, et le lendemain ils viennent ouvrir les portes quand bon leur semble.

J'y trouvai plusieurs marchands Génois, Vénitiens, Catalans, Florentins et Français. Ces derniers étoient venus y acheter différentes choses, spécialement des épices, et ils comptoient aller à Barut s'embarquer sur la galère de Narbonne qu'on y attendoit. Parmi eux il y avoit un nommé Jacques Coeur, qui depuis a joué un grand rôle en France et a été argentier du roi. Il nous dit que la galère étoit alors à Alexandrie, et que probablement messire André viendroit avec ses trois camarades la prendre à Barut.

Hors de Damas et près des murs on me montra le lieu où saint Paul, dans une vision, fut renversé de cheval et aveuglé. Il se fit aussitôt conduire à Damas pour y recevoir le baptême, et l'endroit où on le baptisa est aujourd'hui une mosquée.

Je vis aussi la pierre sur laquelle saint George monta à cheval quand il alla combattre le dragon. Elle a deux pieds en carré. On prétend qu'autrefois les Sarrasins avoient voulu l'enlever, et que jamais, quelques moyens qu'ils aient employés, ils n'ont pu y réussir.

Après avoir vu Damas nous revinmes à Barut, messire Sanson et moi: nous y trouvâmes messire André, Pierre de Vaudrey, Geoffroi de Thoisi et Jean de la Roe, qui déja s'y étoient rendus, comme me l'avoit annoncé Jacques Coeur. La galère y arriva d'Alexandrie trois ou quatre jours après; mais, pendant ce court intervalle, nous fûmes témoins d'une fête que les Maures célébrèrent à leur ancienne manière.

Elle commença le soir, au coucher du soleil. Des troupes nombreuses, éparses ça et la, chantoient et poussoient de grands cris. Pendant ce temps on tiroît le canon du château, et les gens de la ville lançoient en l'air, bien haut et bien loin, une manière de feu plus gros que le plus gros fallot que je visse oncques allumé. Ils me dirent qu'ils s'en servoient quelquefois à la mer pour brûler les voiles d'un vaisseau ennemi. Il me semble que, comme c'est chose bien aisée et de une petite despense, on pourroit l'employer également, soit à consumer un camp ou un village couvert en paille, soit dans un combat de cavalerie, à épouvanter les chevaux.

Curieux d'en connoître la composition, j'envoyai vers celui qui le faisoit le valet de mon hôte, et lui fis demander de me l'apprendre. Il me répondit qu'il n'oseroit, et que ce seroit pour lui une affaire trop dangereuse, si elle étoit sue; mais comme il n'est rien qu'un Maure ne fasse pour de l'argent, je donnai à celui-ci un ducat, et, pour l'amour du ducat, il m'apprit tout ce qu'il savoit, et me donna même des moules en bois et autres ingrédiens que j'ai apportés en France.

La veille de l'embarquement je pris à part messire André de Toulongeon, et après lui avoir fait promettre qu'il ne s'opposeroit en rien à ce que j'allois lui révéler, je lui fis part du projet que j'avois formé de retourner par terre. Conséquemment à sa parole donnée, il ne tenta point de m'en empêcher; mais il me représenta tout ce que j'allois courir de dangers, et celui sur-tout de me voir contraint à renier la foi de Jésus-Christ. Au reste j'avoue que ses représentations étoient fondées, et que de tous les périls dont il me menacoit il n'en est point, excepté celui de renier, que je n'aie éprouvés. II engagea également ses camarades à me parler; mais ils eurent beau faire, je les laissai partir et demeurai.

Après leur départ je visitai une mosquée qui jadis avoit été une très-belle église, bâtie, disoit-on, par sainte Barbe. On ajoute que quand les Sarrasins s'en furent emparés, et que leurs crieurs voulurent y monter pour annoncer la prière, selon leur usage, ils furent si battus que depuis ce jour aucun d'eux n'a osé y retourner.

II y a aussi un autre bâtiment miraculeux qu'on a changé en église. C'étoit auparavant une maison de Juifs. Un jour que ces gens-là avoient trouvé une image de Notre Seigneur, ils se mirent à la lapider, comme leurs pères jadis l'avoient lapidé lui-même; mais l'image ayant versé du sang, ils furent tellement effrayés du miracle, qu'ils se sauvèrent, allèrent s'accuser à l'évêque, et donnèrent même leur maison en réparation du crime. On en a fait une église, qui aujourd'hui est desservie par des cordeliers.

Je logeai chez un marchand Vénitien nommé Paul Barberico; et comme je n'avois nullement renoncé à mes deux pélerinages de Nazareth et du Thabor, malgré les obstacles que j'y avois rencontrés et tout ce qu'on m'avoit dit pour m'en détourner, je le consultai sur ce double voyage. Il me procura un moucre qui se chargea de me conduire, et qui s'engagea même pardevant lui à me mener sain et sauf jusqu'à Damas, et à lui en rapporter un certificat signé par moi. Cet homme me fit habiller en Sarrasin; car les Francs, pour leur sûreté, quand ils voyagent, ont obtenu du soudan de prendre en route cet habillement.

Je partis donc de Barut avec mon moucre le lendemain du jour où la galère avoit mis à la voile, et nous primes le chemin de Saïette, entre la mer et les montagnes. Souvent ces montagnes s'avancent si près du rivage qu'on est obligé de marcher sur la grève, et quelquefois elles en sont éloignées de trois quarts de lieue.

Après une heure de marche je trouvai un petit bois de hauts sapins que les gens du pays conservent bien précieusement. Il est même sévèrement défendu d'en abattre aucun; mais j'ignore la raison de ce règlement.

Plus loin étoit une rivière assez profonde. Mon moucre me dit que c'étoit celle qui vient de la vallée de Noë, mais qu'elle n'est pas bonne à boire. Elle a un pont de pierre, près duquel se trouve un kan où nous passâmes la nuit.

Le lendemain je vins à Séyde, ville située sur la marine (sur la mer), et fermée du côté de terre par des fossés peu profonds.

Sur, que les Maures nomment Four, est située de même. Il est abreuvé par une fontaine qu'on trouve à un quart de lieue vers le midi, et dont l'eau, très-bonne, vient, par-dessur des arches, se rendre dans la ville.

Je ne fis que la traverser, et elle me parut assez belle; cependant elle n'est pas forte, non plus que Séyde, toutes deux ayant été détruites autrefois, ainsi qu'il paroît par leurs murailles, qui ne valent pas, à beaucoup près, celles de nos villes.

La montagne, vers Sur, s'arrondît en croissant, et s'avance par ses deux pointes jusqu'à la mer. L'espace vide entre l'une et l'autre n'a point de villages; mais il y en a beaucoup le long de la montagne.

Une lieue au-delà on trouve une gorge qui vous oblige de passer sur une falaise au haut de laquelle est une tour. Les cavaliers qui vont de Sur à Acre n'ont point d'autre route que ce passage, et la tour a été construite pour le garder.

Depuis ce défilé jusqu'à Acre les montagnes sont peu élevées, et l'on y voit beaucoup d'habitations qui, pour la plupart, sont remplies d'Arabes. Près de la ville je rencontrai un grand seigneur du pays nommé Fancardin. Il campoit en plein champ, et portoit avec lui ses tentes.

Acre, entourée de trois côtés par des montagnes, quoique avec une plaine d'environ quatre lieues, l'est de l'autre par la mer. J'y fis connoissance d'un marchand de Venise, nommé Aubert Franc, qui m'accueillit bien et qui me procura sur mes deux pélerinages des renseignemens utiles dont je profitai.

A l'aide de ses avis je me mis en route pour Nazareth, et, après avoir traversé une grande plaine, je vins à la fontaine dont Notre Seigneur changea l'eau en vin aux noces d'Archétéclin; [Footnote: Architriclinus est un mot Latin formé du Grec, par lequel l'Evangile désigne le maître d'hôtel ou majordôme qui présidoit aux noces de Cana. Nos ignarans auteurs des bas siècles le prirent pour un nom d'homme, et cet homme ils en firent un saint, qu'ils appelèrent saint Architriclin. Dans la relation de la Brocquière, Architriclin est le marié de Cana.] elle est près d'un village où l'on dit que naquit saint Pierre.

Nazareth n'est qu'un autre gros village bâti entre deux montagnes; mais le lieu où l'ange Gabriel vint annoncer à la vierge Marie qu'elle seroit mère fait pitié à voir. L'église qu'on y avoit bâtie est entièrement détruite, et il n'en subsiste plus qu'une petite chose (case), là où Nostre-Dame estoit quand l'angèle lui apparut.

De Nazareth j'allai au Thabor, où fut faite la transfiguration de Notre Seigneur, et plusieurs autres miracles. Mais comme les paturages y attirent beaucoup d'Arabes qui viennent y mener leurs bêtes, je fus obligé de prendre pour escorte quatre autres hommes, dont deux étoient Arabes eux-mêmes.

La montée est trés-rude parce qu'il n'y a point de chemin; je la fis à dos de mulet, et j'y employai deux heures. La cime se termine par un plateau presque rond, qui peut avoir en longeur deux portées d'arc et une de large. Jadis il fut enceient d'une muraille dont on voit encore des restes avec des fossés, et dans le pourtour, en dedans du mur, étoient plusieurs églises, et spéciàlement une où l'on gagne encore, quoiqu'elle soit ruinée, plain pardon de paine et de coulpe.

Au levant du Thabor, et au pied de la montagne, on aperçoit Tabarie (Tibériade), au-delà de laquelle coule le Jourdain; au couchant est une grande plaine fort agréable par ses jardins remplis de palmiers portant dattes, et par de petits bosquets d'arbres, plantés comme des vignes, et sur lesquels croit le coton. Au lever du soleil ceux-ci présentent un aspect singulier. En voyant leurs feuilles vertes couvertes de coton, on diroit qu'il a neigé sur eux. [Footnote: Il est probable qu'ici le voyageur s'est trompe. Le cotonnier a par ses feuilles quelque ressemblance avec celles de la vigne. Elles sont lobées de même; mais le coton naît dans des capsules, et non sur des feuilles. On connoît en botanique plusieurs arbres dont les feuilles sont couvertes à leur surface extérieure d'un duvet blanc; mais on n'en connoît aucune qui produise du coton.]

Ce fut dans cette plaine que je descendis pour me reposer et diner; car j'avois apporté des poulets crus et du vin. Mes guides me conduisirent dans une maison dont le maître, quand il vit mon vin, me prit pour un homme de distinction et m'accueillit bien. Il m'apporta une écuelle de lait, une de miel, et une branche chargée de dattes nouvelles. C'étoit la première fois de ma vie que j'en voyois. Je vis encore comment on travailloit le coton, et pour ce travail les ouvriers étoient des hommes et des femmes. Mais là aussi mes guides voulurent me rançonner, et, pour me reconduire à Nazareth où je les avois pris, ils exigèrent de moi un marché nouveau.

Je n'avois point d'épée, car j'avoue que je l'aurois tirée, et c'eût été folie à moi, comme c'en seroit une à ceux qui m'imiteroient. Le résultat de la querelle fut que, pour me débarrasser d'eux, il me fallut leur donner douze drachmes de leur monnoie, lesquelles valent un demi-ducat. Dès qu'ils les eurent reçues ils me quittèrent tous quatre; de sorte que je fus obligé de m'en revenir seul avec mon moucre.

Nous avions fait peu de chemin, quand nous vimes venir à nous deux Arabes armés à leur manière et montés sur de superbes chevaux. Le moucre, en les voyant, eut grande peur. Heureusement ils passèrent sans nous rien dire; mais il m'avoua que, s'ils m'eussent soupçonné d'être chrétien, nous étions perdus, et qu'ils nous eussent tués tous deux sans rémission, ou pour le moins dépouillés en entier.

Chacun d'eux portoit une longue et mince perche ferrée par les deux bouts, don't l'un étoit tranchant, l'autre arrondi, mais garni de plusieurs taillans, et long d'un empan. Leur écu (bouclier) étoit rond, selon leur usage, convexe dans la partie du milieu, et garni au centre d'une grosse pointe de fer; mais depuis cette pointe jusqu'au bas il étoit orné de longues franges de soie. Ils avoient pour vêtement des robes dont les manches, larges de plus d'un pied et demi, dépassoient leur bras, et pour toque un chapeau rond terminé en pointe, de laine cramoisie, et velu; mais ce chapeau, au lieu d'avoir sa toile tortillée tout autour, comme l'ont les autres Maures, l'avoit pendante fort bas des deux côtés, dans toute sa largeur.

Nous allâmes de là loger à Samarie, parce que je voulois visiter la mer de Tabarie (lac de Tibériade), où l'on dit que saint Pierre pèchoit ordinairement, et y a aucuns (quelques) pardons; c'étoient les quatre-temps de Septembre. Le moucre me laissa seul toute la journée. Samarie est située sur la pointe d'une montagne. Nous n'y entrames qu'à la chute de jour, et nous en sortimes à minuit pour nous rendre au lac. Le moucre avoit préféré cette heure, afin d'esquiver le tribut que paient ceux qui s'y rendent; mais la nuit m'empêcha de voir le pays d'alentour.

J'allai ensuite au puits qu'on nomme puits de Jacob, parce que Jacob y fut jeté par ses frères. Il y a là une belle mosquée, dans laquelle j'entrai avec mon moucre, parce que je feignis d'être Sarrasin.

Plus loin est un pont de pierre sur lequel on passe le Jourdain, et qu'on appelle le pont de Jacob, à cause d'une maison qui s'y trouve, et qui fut, dit-on, celle de ce patriarche. Le fleuve sort d'un grand lac situé au pied d'une montagne vers le nordouest (nord-ouest), et sur la montagne est un beau chateau possédé par Nancardin.

Du lac je pris le chemin de Damas. Le pays est assez agréable, et quoiqu'on y marche toujours entre deux rangs de montagnes, il a constamment une ou deux lieues de large. Cependant on y trouve un endroit fort étrange. Là le chemin est réduit uniquement à ce qu'il faut pour le passage des chevaux tout le reste, à gauche, dans une largeur et une longueur d'une lieue environ, ne présente qu'un amas immense de cailloux pareils à ceux de rivière, et dont la plupart sont gros comme des queues de vin.

Au débouché de ce lieu est un très-beau kan, entouré de fontaines et de ruisseaux. A quatre ou cinq milles de Damas il y en a un autre, le plus magnifique que j'aie vu de ma vie. Celui-ci est près d'une petite rivière formée par des sources; et en général plus on approche de la ville et plus le pays est beau.

Là je trouvai un Maure tout noir qui venoit du Caire à course de chameau, et qui étoit venu en huit jours, quoiqu'il y eût, me dit-on, seize journées de marche. Son chameau lui avoit échappé: à l'aide de mon moucre je parvins à le lui faire reprendre. Ces coureurs ont une selle fort singulière, sur laquelle ils sont assis les jambes croisées; mais la rapidité des chameaux qui les conduisent est si grande que, pour résister à l'impression de l'air, ils se font serrer d'un bandage la tête et le corps.

Celui-ci étoit porteur d'un ordre du soudan. Une galère et deux galiotes du prince de Tarente avoient pris devant Tripoli de Syrie une griperie [Footnote: Griperie, grip, sorte de bâtiment pour aller en course, vaisseau corsaire.] de Maures: le soudan, par représailles, envoyoit saisir à Damas et dans toute la Syrie tous les Catalans et les Génois qui s'y trouvoient. Cette nouvelle, dont je fus instruit par mon moucre, ne m'effraya pas. J'entrai hardiment dans la ville avec les Sarrasins, parce que, habillé comme eux, je crus n'avoir rien à craindre. Mon voyage avoit duré sept jours.

Le lendemain de mon arrivée je vis la caravane qui revenoit de la Mecque. On la disoit composée de trois mille chameaux: et en effet elle employa pour entrer dans la ville près de deux jours et deux nuits. Cet événement fut, selon l'usage, une grande fête. Le seigneur de Damas, ainsi que les plus notables, allèrent au devant de la caravane, par respect pour l'Alkoran qu'elle avoit. Ce livre est la loi qu'a laissée aux siens Mahomet. Il étoit enveloppé d'une étoffe de soie peinte et chargée de lettres morisque, et un chameau le portoit, couvert lui-même également de soie.

En avant du chameau marchoient quatre ménestrels (musiciens) et une grande quantité de tambours et de nacquaires (timbales) qui faisoient ung hault bruit. Devant et autour de lui étoient une trentaine d'hommes dont les uns portoient des arbalètes, les autres des épées nues, d'autres de petits canons (arquebuses) qu'ils tiroient de temps en temps. [Footnote: L'auteur ne dit pas si ces arquebuses étoient à fourchette, à mèche, à rouet; mais il est remarquable que nos armes à feu portatives; dont l'invention étoit encore assez récente en Europe, fussent dès-lors en usage chez les Mahométans d'Asie.] Par derrière suivoient huit vieillards, qui montoient chacun un chameau de course près duquel on menoit en lesse leur cheval, magnifiquement couvert et orné de riches selles, selon la mode du pays. Après eux enfin venoit une dame Turque, parente de grand-seigneur: elle étoit dans une litière que portoient deux chameaux richement parés et couverts. Il y avoit plusieurs de ces animaux couverts de drap d'or.

La caravane étoit composée de Maures, de Turcs, Barbes (Barbaresques), Tartres (Tatars), Persans et autres sectateurs du faux prophète Mahomet. Ces gens-là prétendent que, quand ils ont fait une fois le voyage de la Mecque, ils ne peuvent plus être damnés. Cest ce que m'assura un esclave renégat. Vulgaire (Bulgare) de naissance, lequel appartenoit à la dame dont je viens de parler. Il s'appeloit Hayauldoula, ce qui en Turc signifie serviteur de Dieu, et prétendoit avoir été trois fois à la Mecque. Je me liai avec lui, parce qu'il parloit un peu Italien, et souvent même il me tenoit compagnie la nuit ainsi que le jour.

Plusieurs fois, dans nos entretiens, je l'interrogeai sur Mahomet, et lui demandai où reposoit son corps. Il me répondit que c'étoit à la Mecque; que la fiertre (chasse) qui le renfermoit se trouvoit dans une chapelle ronde, ouverte par le haut: que c'étoit par cette ouverture que les pélerins alloient voir la fiertre, et que parmi eux il y en avoit qui, après l'avoir vue, se faisoient crever les yeux, parce qu'après cela le monde ne pouvait rien offrir, disoient-ils, qui méritat leur regards. Effectivement il y en avoit deux dans la troupe, l'un d'environ seize ans, l'autre de vingt-deux à vingt-trois, qui c'étoient fait aveugler ainsi.

Hayauldoula me dit encore que c'nest point à la Mecque qu'on gagne les pardons, mais à Méline (Médine), ville où saint Abraham fist faire une maison qui y est encoires. [Footnote: Notre voyageur a confondu: c'est à Médine, et non à la Mecque, qu'est le tombeau de Mahomet; c'est à la Mecque, et non à Médine, qu'est la prétendue maison d'Abraham, que les pélerins gagnent les pardons et que se fait le grand commerce.] La maison est en forme de cloitre, et le pélerins en font le tour.

Quant à la ville, elle est sur le bord de la mer. Les hommes de la terre du prêtre Jean (les Indiens) y apportent sur de gros vaisseaux les épices et autres marchandises que produit leur pays. C'est là que les Mahométans vont les acheter. Ils les chargent sur des chameaux ou sur d'autres bêtes de somme, et les portent au Caire, à Damas et autres lieux, ainsi qu'on sait. De la Mecque à Damas il y a quarante journées de marche à travers le désert; les chaleurs y sont excessives, et la caravane avoit eu plusieurs personnes étouffées.

Selon l'esclave renégat, celle de Médine doit annuellement être compossée de sept cent mille personnes; et quand ce nombre n'est pas complet, Dieu; pour le remplir, y envoie des agnes. Au grand jour du jugement Mahomet fera entrer en paradis autant de personnes qu'il voudra, et la ils auront à discrétion du lait et des femmes.

Comme sans cesse j'entendois parler de Mohomet, je voulus savoir sur lui quelque chose, et m'adressai pour cela à un prêtre qui dans Damas étoit attaché au consul des Vénitiens, qui disoit souvent la messe à l'hôtel confessoit les marchands de cette nation, et, en cas de danger, régloit leurs affaires. Je me confessai à lui, je réglai les miennes, et lui demandai s'il connoissoit l'historie de Mahomet. Il me dit que oui, et qu'il savoit tout son Alkoran. Alors je le suppliai le mieux qu'il me fut possible de rédiger par écrit ce qu'il en connoissoit, afin que je pusse le présenter à monseigneur le duc. [Footnote: Le duc de Bourgogne, auquel étoit attaché la Brocquière. Par tout ce que cit ici le voyageur on voit combien peu étoit connu en Europe le fondateur de l'Islamisme et l'auteur du Koran.] Il le fit avec plaisir, et j'ai apporté avec moi son travail.

Mon projet étoit de me rendre à Bourse. On m'aboucha en conséquence avec un Maure qui s'engagea dam'y conduire en suivant la caravane. Il me demandoit trente ducats et sa dépense: mais on m'avertit de me défier des Maures comme gens de mauvaise foi, sujets à fausser leur promesse, et je m'abstins de conclure. Je dis ceci pour l'instruction des personnes qui auroient affaire à eux; car je les crois tels qu'on me les a peints. Hayauldoula me procura de son côté la connoissance de certains marchands du pays de Karman (de Caramanie). Enfin je pris un autre moyen.

Le grand-Turc a pour les pélerins qui vont à la Mecque un usage qui lui est particulier, au moins j'ignore si les autres puissances Mahométanes l'observent aussi: c'est que, quand ceux de ses états partent, il leur donne à son choix un chef auquel ils sont tenus d'obéir ainsi qu'à lui. Celui de la caravane s'appeloit Hoyarbarach; il étoit de Bourse, et c'étoit un des principaux habitans.

Je me fis présenter à lui par mon hôte et par une autre personne, comme un homme qui vouloit aller voir dans cette ville un frère qu'il y avoit, et ils le prièrent de me recevoir dans sa troupe et de m'y accorder sûreté. Il demanda si je savois l'Arabe, le Turc, l'Hébreu, la langue vulgaire, le Grec; et comme je répondis que non: Eh bien, que veut-il donc devenir? reprit-il.

Cependant, sur la répresentation qu'on lui fit que je n'osois, à cause de la guerre, aller par mer, et que s'il daignoit m'admettre je ferois comme je pourrois, il y consentit, et après s'être mis les deux mains sur sa tête et avoir touché sa barbe, il dit en Turc que je pouvois me joindre à ses esclaves; mais il exigea que je fusse vêtu comme eux.

D'après cela j'allai aussitôt, avec un de mes deux conducteurs, au marché qu'on appelle bathsar (bazar). J'y achetai deux longues robes blanches qui me descenoient jusqu'au talon, une toque accomplie (turban complet), une ceinture de toile, une braie (caleçon) de futaine pour y mettre le bas de ma robe, deux petits sacs ou besaces, l'un pour mon usage, l'autre pour suspendre à la tête de mon cheval quand je lui ferois manger son orge et sa paille: une cuiller et une salière de cuir, un tapis pour coucher; anfin un paletot (sorté de pour-point) de panne blanche que je fis couvrir de toile, et qui me servit beaucoup la nuit J'achetai aussi un tarquais blanc et garni (sorte de carquois), auquel pendoient une épée et des couteaux: mais pour le tarquais et l'épée je ne pus en faire l'acquisition que secrètement; car, si ceux qui ont l'administration de la justice l'avoient su, le vendeur et moi nous eussions couru de grands risques.

Les épées de Damas sont le plus belles et les meilleures de tout la Syrie; mais c'est une chose curieuse de voir comment ils les brunissent. Cette opération se fait avant la trempe. Ils ont pour cela une petite pièce de bois dans laquelle est enté un fer; ils la passent sur la lame et enlévent ainsi se; inégalités de même qu'avec un rabot on enlève celles du bois; ensuite ils la trempent, puisla polissent. Ce poli est tel que quand quelqu'un veut arranger son turban, il se sert de son épée comme d'un mirior. Quant à la trempe, elle est si parfaite que nulle part encore je n'ai vu d'épée trancher aussi bien.

On fait aussi à Damas et dans le pays des miroirs d'acier qui grossissent les objets comme un miroir ardent. J'en ai vu qui, quand on les exposoit au soleil, percoient, à quinze ou seize pieds de distance, une planche et y mettoient le feu.

J'achetai un petit cheval, qui se trouva très-bon. Avant de partir je le fis ferrer à Damas; et de là jusqu'à Bourse, quoiqu'il y ait près de cinquante journées, je n'eus rien à fair à ses pieds, excepté à l'un de ceux de devant, où il prit une enclosure qui trois semaines après le fit boiter. Voici comme ils ferrent leurs chevaux.

Les fers sont légers, très-minces, allongés sur les talons, et plus amincis encore là que vers la pince. Ils n'ont point de retour [Footnote: Je crois que par retour la Brocquière a entendu ce crochet nommé crampon qui est aux nôtres, et qu'il a voulu dire que ceux de Damas étoient plats.] et ne portent que quartre trous, deux de chaque côté. Les clous sont carrés, avec une grosse et lourde tête. Faut-il appliquer le fer: s'il est besoin qu'on le retravaille pour l'ajuster, on le bat à froid sans le mettre au feu, et on le peut à cause de son peu d'épaisseur. Pour parer le pied du cheval on se sert d'une serpette pareille à celle qui est d'usage en-de-çà de la mer pour tailler la vigne.

Les chevaux de ce pays n'ont que le pas et le galop. Quand on en achète, on choisit ceux qui ont le plus grand pas: comme en Europe on prend de préférence ceux qui trottent le mieux. Ils ont les narines très-fendues courent très bien, sont excellens, et d'ailleurs coûtent très-peu, puisqu'ils ne mangent que la nuit, et qu'on ne leur donne qu'un peu d'orge avec de la paille picquade (hachée). Jamais ile ne boivent que l'après-midi, et toujours, même à l'écurie, on leur laisse la bride en bouche, comme aux mules. La ils sont attachés par les pieds de derrière et confondus tous ensemble, chevaux et jumens. Tous sont hongres, excepté quelques'uns qu'on garde comme étalons. Si vous avez affaire à un homme riche, et que vouz alliez le trouver chez lui, il vous menera, pour vous parler, dans son écurie: aussi sont-elles tenues très-fraîches et très-nettes.

Nous autres, nous aimons un cheval entier, de bonne race; les Maures n'estiment que les jumens. Chez eux, un grand n'a point honte de monter une jument que son poulain suit par derrière. [Footnote: Ce trait fait allusion aux préjugés alors en usage chez les chevaliers d'Europe. Comme ils avoient besoin, pour les tournois et les combats, de chevaux très-forts, ils ne se servoient que de chevaux entiers, et se seroient crus dêshonorés de monter une jument.] J'en ai vu d'une grande beauté, et qui se vendoient jusqu'a deux et trois cents ducats. Au reste, leur coutume est de tenir leurs chevaux sur le maigre (de ne point les laisser engraisser).

Chez eux, les gens de bien (gens riches, qui ont du bien) portent tons, quand ils sont à cheval, un tabolcan (petit tambour), dont ils se servent dans les batailles et les escarmouches pour se rassembler et se rallier; ils l'attachent à arçon de leur selle, et le frappent avec une baguette de cuir plat. J'en achetai un aussi, avec des éperons et des bottes vermeilles qui montoient jusqu'aux genoux, selon la coutume du pays.

Pour témoigner ma reconnoissance à Hoyarbarach j'allai lui offrir un pot de gingembre vert. Il le refusa, et ne ce fut qu'à force d'instances et de prières que je vins à bout de le lui faire accepter. Je n'eus de lui d'autre parole et d'autre assurance que celle dont j'ai parlé cidessus. Cependant je ne trouvai en lui que franchise et layauté, et plus peut-être que j'en aurois éprouvé de beaucoup de chrétiens.

Dieu, qui me favorisoit en tout dans l'accomplissement de mon voyage, me procura la connoissance d'un Juif de Caffa qui parloit Tartare et Italien; je le priai de m'aider à mettre en écrit dans ces deux langues toutes les choses dont je pouvois avoir le plus de besoin en route pour moi et pour mon cheval. Dès notre première journée, arrivé à Ballec, je tirai mon papier pour savoir comment on appeloit l'orge et la paille hachée que je voulois faire donner à mon cheval. Dix ou douze Turcs qui étoient autour de moi se mirent à rire en me voyant. Ils s'approchèrent pour regarder mon papier, et parurent cussi étonnés de mon écriture que nous le sommea de la leur; néanmoins ils me prirent en amitié, et firent tous leurs efforts pour m'apprendre à parler. Ils ne se laissoient point de me répéter plusieurs fois la même chose, et la redisoient si souvent et de tant de manières, qu'il falloit bien que je la retinsse; aussi, quand nous nous séparâmes, savois-je déja demander pour moi et pour mon cheval tout ce qui m'étoit nécessaire.

Pendant le séjour qué fit à Damas la caravane, j'allai visiter un lieu de pélerinage, qui est à seize milles environ vers le nord, et qu'on nomme Notre-Dame de Serdenay. Il faut, pour y arriver, traverser une montagne qui peut bien avoir un quart de lieue, et jusqu'à laquelle s'étendent les jardins de Damas; on descend ensuite dans une vallée charmante, remplie de vignes et de jardins, et qui a une belle fontaine dont l'eau est bonne. Là est une roche sur laquelle on a construit un petit château avec une église de callogero (de caloyers), où se trouve une image de la Vierge, peinte sur bois: sa tête, dit-on est portée par miracle; quant à la manière, je l'ignore. On ajoute qu'elle sue toujours, et que cette sueur est une huile. [Footnote: Plusieurs de nos cuteurs du treizième siècle font mention de cette vierge de Serdenay, devenue fameuse pendant les croisades, et ils parlent de sa sueur huileuse, qui passoit pour faire beaucoup de miracles. Ces fables d'exsudations, miraculeuses étoient communes en Asie. On y vantoit entre autres celle qui découloit du tombeau de l'evêque Nicolas, l'un de ces saints dont l'existence est plus que douteuse. Cette liqueur prétendue de Nicolas etoit même un objet de culte; et nous lisons qu'en 1651, un curé de Paris en ayant reçut une phiole, il demanda et obtint de l'archevêque la permission de l'exposer à la vénération des fidèles, (Hist. de la ville et du diocèse de Paris, par Lebeuf. t. I., part. 2, p. 557.)] Tout ce que je puis dire, c'est que quand j'y allai on me montra, au bout de l'église, derrière le grand autel, une niche pratiquée dans le mur, et que là je vis l'image, qui est une chose plate, et qui peut avoir un pied et demi de haut sur un de large. Je ne puis dire si elle est de bois ou de pierre, parce qu'elle étoit couverte entièrement de drapeaux. Le devant étoit fermé par un treillis de fer, et au-dessous il y avoit un vase qui contenoit de l'huile. Une femme qui étoit là vint à moi; elle remua les drapeaux avec une cuillère d'argent, et voulut me faire, le signe de la croix au front, aux tempes et sur la poitrine. Il me sembla que tout cela étoit une pratique pour avoir argent; cependant je ne veux point dire par-là que Notre-Dame n'ait plus de pouvoir encore que cette image.

Je revins à Damas, et, la ville du départ, je réglai mes affaires et disposai ma conscience, comme si j'eusse dû mourir; mais tout-à-coup je me vis dans l'embarras.

J'ai parlé du courier qu'avoit envoyé le Soudan pour faire arrêter les marchands Génois et Catalans qui se trouvoient dans ses Etats. En venu de cet ordre, on prit mon hôte, qui étoit Génois; ses effets furent saisis, et l'on plaça chez lui un Maure pour les garder. Moi, je cherchai à lui sauver tout ce que je pourrois, et afin que le Maure ne s'en aperçût pas, je l'enivrai. Je fus arrêté à mon tour, et conduit devant un des cadis, gens qu'ils regardent comme nous nos évêques, et qui sont chargés d'administrer la justice.

Le cadi me renvoya vers un autre, qui me fit conduire en prison avec les marchands. Il savoit bien pourtant que je ne l'étois pas; mais cette affaire m'étoît suscitée par un trucheman qui vouloit me rançonner, comme il l'avoit déjà tenté à mon premier voyage. Sans Autonine Mourrouzin, consul de Venise, il m'eut fallu payer; mais je restai en prison, et pendant ce temps la caravane partit.

Pour obtenir ma liberté, le consul et quelques autres personnes furent obligés dé faire des démarches auprès du roi (gouverneur) de Damas, alléguant qu'on m'avoit arrêté à tort et sans cause, et que le trucheman le savoit bien. Le seigneur me fit venir devant lui avec un Génois nommé Gentil Impérial, qui étoit un marchand de par le Soudan, pour aller acheter des esclaves à Caffa. Il me demanda qui j'étois, et ce que je venois faire à Damas; et, sur ma réponse que j'étois Français, venu en pélerinage à Jérusalem, il dit qu'on avoit tort de me retenir, et que je pouvois partir quand il me plairoit.

Je partis donc, le lendemain 6 Octobre, accompagné d'un moucre, que je chargeai d'abord de transporter hors de la ville mes habillemens Turcs, parce qu'il n'est point permis à un chrétien d'y paroître avec la toque blanche.

A peu de distance est une montagne où l'on montre une maison qu'on dit avoir été celle de Caïn; et, pendant la première journée, nous n'eumes que des montagnes, quoique le chemin soit bon; mais à la seconde nons trouvames un beau pays, et il continua d'etre agréable jusqu'à Balbec.

C'est là que mon moucre me quitta, et que je trouvai la caravane. Elle étoit campée près d'une rivière, à cause de la chaleur qui régne dans le pays; et cependant les nuits y sont très-froides (ce qu'on aura peine a croire), et les rosées très-abondantes. J'allai trouver Hoyarbarach, qui me confirma la permission qu'il m'avoit donnée de venir avec lui, et qui me recommenda de ne point quitter la troupe.

Le lendemain matin, à onze heures, je fis boire mon cheval, et lui donnai la paille et l'avoine, selon l'usage de nos contrées. Pour cette fois les Turcs ne me dirent rien; mais le soir, à six heures, quand, après l'avoir fait boire, je lui attachai sa besace pour qu'il mangeât, ils s'y opposèrent et détachèrent le sac. Telle est leur coutume: leur chevaux ne mangent qu'à huit, et jamais ils n'en laissent manger un avant les autres, à moins que ce ne soit pour paitre l'herbe.

Le chef avoit avec lui un mamelus (mamelouck) du soudan, qui étoit Cerquais (Circassien), et qui alloit dans la pays de Karman chercher un de ses frères. Cet homme, quand il me vit, seul, et ne sachant point la langue du pays, volut charitablement me servir de compagnon, et il me prit avec lui. Cependant, comme il n'avoit point de tente, nous fûmes souvent obligés de passer la nuit dans des jardins sous des arbres.

Ce fut alors qu'il me fallut apprendre à coucher sur la dure, à ne boire que de l'eau, à m'asseoir à terre, les jambes croisées. Cette posture me coûta d'abord beaucoup; mais ce à quoi j'eus plus de peine encore à m'accoutumer, fut d'être à cheval avec des étriers courts. Dans le commencemens je souffrois si fort, que, quand j'étois descendu, je ne pouvois remonter sans aide, tant les jarrets me faisoient mal; mais lorsque j'y fus accoutumé, cette manière me parut plus commode que la nôtre.

Dès le jour même je soupai avec mon mamelouck, et nous n'eumes que du pain, du fromage et du lait. J'avois, pour manger, une nappe, à la mode des gens riches du pays. Elles ont quatre pieds de diamètre, et sont rondes, avec des coulisses tout autour; de sorte qu'on peut les fermer comme une bourse. Veulent-ils manger, ils les étendent; ont-ils mangé, ils les resserrent, et y renferment tout ce qui reste, sans vouloir rien perdre, ni une miette de pain, ni un grain de raisin. Mais ce que j'ai remarqué, c'est qu'après leur repas, soit qu'il fut bon, soit qu'il fut mauvais, jamais ils ne manquoient de remercier Dieu tout haut.

Balbec est une bonne ville, bien fermée de murs, et assez marchande. Au centre étoit un château, fait de très-grosses pierres. Maintenant il renferme une mosquée dans laquelle est, dit-on, une tête humaine qui a des yeux si énormes, qu'un homme passeroit aisément la sienne à travers leur ouverture. Je ne puis assurer le fait, attendu que pour entrer dans la mosquée il faut être Sarrasin.

De Balbec nous allâmes à Hamos, et campâmes sur une rivière. Ce fut là que je vis comment ils campent et tendent leurs pavillons. Les tentes ne sont ni très-hautes ni très-grandes; de sorte qu'il ne faut qu'un homme pour les dresser, et que six à huit personnes peuvent s'y tenir à l'aise pendant les chaleurs du jour. Dans le cours de la journée ils en ôtent le bas, afin de donner passage à l'air. La nuit, ils le remettent pour avoir plus chaud. Un seul chameau en porte sept ou huit avec leurs mâts. Il y en a de très-belles.

Mon compagnon, le mamelouck, et moi, qui n'en avions point, nous allâmes nous établir dans un jardin. Il y vint aussi deux Turquemans (Turcomans) de Satalie, qui revenoient de la Mecque, et qui soupèrent avec nous. Mais quand ces deux hommes me virent bien vêtu, ayant bon cheval, belle épée, bon tarquais, ils proposèrent au mamelouck, ainsi que lui-même me l'avoua par la suite lorsque nous nous séparâmes, de se défaire de moi, vu que j'étois chrétien et indigne d'être dans leur compagnie. II répondît que, puisque j'avois mangé avec eux le pain et le sel, ce seroit un crime; que leur loi le leur défendoit, et qu'après tout Dieu faisoit les chrétiens comme les Sarrasins.

Néanmoins ils persistèrent dans leur projet; et comme je témoignois le desir de voir Halep, la ville la plus considérable de Syrie après Damas, ils me pressèrent de me joindre à eux. Moi qui ne savois rien de leur dessein, j'acceptai; et je suis convaincu, aujourd'hui qu'ils ne vouloient que me couper la gorge. Mais le mamelouck leur défendit de venir davantage avec nous, et par-là il me sauva la vie.

Nous étions partis de Balbec deux heures avant le jour, et notre caravane étoit compsée de quatre à cinq cents personnes, et de six ou sept cents chameaux et mulets, parce qu'elle portoit beaucoup d'épices. Voici leur manière de se mettre en marche.

Comments

Log in to leave a comment.