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Chapter X: Part 10

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Il traversa l'angle de la cour, et vint dans une galerie où l'on avoit préparé un siège pour lui. C'étoît une sorte de couche couverte en velours (un sopha), où il avoit quatre ou cinq degrés à monter. Il alla s'y asseoir à la manière Turque, comme nos tailleurs quand ils travaillent, et aussitôt les trois bachas vinrent prendre place à peu de distance de lui. Les autres officiers qui dans ces jours-là font partie de son cortège entrèrent également dans la galerie, et ils allèrent se ranger le long des murs, aussi loin de lui qu'ils le purent. En dehors, mais en face, étoient assis vingt gentilshommes Valaques, détenus à sa suite comme otages du pays. Dans l'intérieur de la salle on avoit placé une centaine de grands plats d'étain, qui chacun contenoient une pièce de mouton et du riz.

Quand tout le monde fut placé on fit entrer un seigneur du royaume de Bossène (Bosnie), lequel prétendoit que la couronne de ce pays lui apparteroit: en conséquence il étoit venu en faire hommage au Turc et lui demander du secours contre le roi. On le mena prendre place auprès des bachas; on introduisit ses gens, et l'on fit venir l'ambassadeur du duc de Milan.

Il partit suivi de ses présens, qu'on alla placer près des plats d'étain. Là, des gens préposés pour les recevoir, les purent et les levèrent au-dessus de leurs têtes aussi haut qu'ils le purent, afin que le seigneur et sa cour pussent les voir. Pendant ce temps, messire Bénédict avançoit lentement vers la galerie. Un homme de distinction vint au-devant de lui pour l'y introduire. En entrant il fit une révérence sans ôter l'aumusse qu'il avoit sur la tête; arrivé près des degrés, il en fit une autre très-profonde.

Alors le seigneur se leva: il descendit deux marches pour s'approcher de l'ambassadeur et le prit par la main. Celui-ci voulut lui baiser la sienne; mais il s'y refusa, et demanda par la voie d'un interprète Juif qui savoit le Turc et l'Italien, comment se portoit son bon frère et voisin le duc de Milan. L'ambassadeur répondit à cette question; après quoi on le mena prendre place près du Bosnien, mais à reculons, selon l'usage, et toujours le visage tourné vers le prince.

Le seigneur attendit, pour se rasseoir, qu'il fût assis. Alors les diverses personnes de service qui étoient dans la salle se mirent par terre, et l'introducteur qui l'avoit fait entrer alla nous chercher, nous autres qui formions sa suite, et il nous plaça près des Bosniens.

Pendant ce temps on attachoit au seigneur une serviette en soie; on plaçoit devant lui une pièce de cuir rouge, ronde et mince, parce que leur coutume est de ne manger que sur des nappes de cuir; puis on lui apporta de la viande cuite, sur deux plats dorés. Lorsqu'il fut servi, les gens de service allèrent prendre les plats d'étain dont j'ai parlé, et ils les distribuèrent par la salle aux personnes qui s'y trouvoient: un plat pour quatre. Il y avoit dans chacun un morceau de mouton et du riz clair, mais point de pain et rien à boire. Cependant j'aperçus dans un coin de la cour un haut buffet à gradins qui portoit un peu de vaisselle, et au pied duquel étoit un grand vase d'argent en forme de calice. Je vis plusieurs gens y boire; mais j'ignore si c'étoit de l'eau ou du vin.

Quant à la viande des plats, quelques-uns y goûtèrent; d'autres, non: mais, avant qu'ils fussent tous servis, il fallut desservir, parce que le maitre n'avoit point voulu manger. Jamais il ne prend rien en public, et il y a très-peu de personnes qui puissent se vanter de l'avoir entendu parler, ou vu manger ou boire.

Il sortit, et alors se firent entendre des ménestrels (musiciens) qui étoient dans la cour, près du buffet. Ils touchèrent des instrumens et chantèrent des chansons de gestes, dans lesquelles ils célébroient les grandes actions des guerriers Turcs. A mesure que ceux de la galerie entendoient quelque chose qui leur plaisoit, ils poussoient à leur manière des cris épouvantables. J'ignorois quels étoient les instrumens dont on jouoit: j'allai dans la cour, et je vis qu'ils étoient à cordes et fort grands, Les ménestrels vinrent dans la salle, où ils mangèrent ce qui s'y trouvoit. Enfin on desservit: chacun se leva, et l'ambassadeur se retira sans avoir dit un mot de son ambassade: ce qui, pour la première audience, est de coutume.

Une autre coutume encore est que quand un ambassadeur a été présenté au seigneur, celui-ci, jusqu'à ce qu'il ait fait sa réponse, lui envoie de quoi fournir à sa dépense; et cette somme est de deux cents aspers. Le lendemain donc un des gens du trésorier, celui-là même qui étoit venu prendre messire Bénédict pour le conduire à la cour, vint lui apporter la somme: mais peu après les esclaves qui gardent là porte vinrent chercher ce qu'en pareil cas il est d'usage de leur donner, et au reste ils se contentent de peu.

Le troisième jour, les bachas lui firent savoir qu'ils étoient prêts à apprendre de lui le sujet qui l'amenoit. Il se rendit aussitôt à la cour, et je l'y accompagnai. Déja le maître avoit tenu son audience; il venoit de se retirer, et les bachas seuls étoient restés avec le béguelar ou seigneur de Grèce. Quand nous eûmes passé la porte nous les trouvâmes tous quatre assis en dehors de la galerie, sur un pièce de bois qui se trouvoit là. Ils envoyèrent dire à l'ambassadeur d'approcher. On mit par terre, devant eux, un tapis, et ils l'y firent asseoir comme un criminel qui est devant son juge. Cependant il y avoit dans le lieu une assez grande quantité de monde.

Il leur exposa le sujet de sa mission, qui consistoit, m'a-t-on dit, à prier leur maitre, de la part du duc de Milan, de vouloir bien abandonner à l'empereur Romain Sigismond la Hongrie, la Valaquie, toute la Bulgarie jusqu'à Sophie, le royaume de Bosnie, et la partie qu'il possédoit d'Albanie dépendante d'Esclavonie. Ils répondirent qu'ils ne pouvoient pour le moment en instruire leur seigneur, parce qu'il étoit occupé; mais que dans dix jours ils feroient connoitre sa réponse, s'il la leur avoit donnée. C'est encore là une chose d'usage, que dès le moment où un ambassadeur est annoncé tel, il ne peut plus parler au prince; et ce règlement a lieu depuis que le grand-père de celui-ci a péri de la main d'un ambassadeur de Servie. L'envoyé étoit venu solliciter auprès de lui quelque adoucissement en faveur de ses compatriotes, que le prince vouloit réduire en servitude. Désespéré de ne pouvoir rien obtenir, il le tua, et fut lui-même massacré à l'instant. [Footnote: Le grand-père d'Amurath II est Bajazet I'er, qui mourut prisonnier de Tamerlan, soit qu'il ait été traite avec égards par son vainqueur, comme le veulent certains écrivains, soit qu'il ait péri dans une cage de fer, comme le prétendent d'autres: ainsi l'historiette de l'ambassadeur de Servie ne peut le regarder. Mais on lit dans la vie d'Amurath I'er, père de Bajazet, et par conséquent bisaleul d'Amurath II, un fait qui a pu donner lieu à la fable de l'assassinat. Ce prince, en 1389, venoit de remporter sur le despote de Servie une victoire signalée dans laquelle il l'avoit fait prisonnier, et il parcouroit le champ de bataille quand, passant auprès d'un soldat Tréballien blessé à mort, celui-ci le reconnoit, ranime ses forces et le poignarde.

Selon d'autres auteurs, le despote, qui se nommoit Lazare ou Eléazar Bulcowitz, se voit attaqué par une puissante armée d'Amurath. Hors d'état de résister, il emploie la trahison: il gagne un des grands seigneurs de sa cour, qui feint de passer dans le parti du sultan, et l'assassine. (Ducange, Familiæ Bisant p. 334.)

Enfin, selon une autre relation, Amurath fut tué dans le combat; mais Lazare, fait prisonnier par les Turcs, est par eux coupé en morceaux sur le cadavre sanglant de leur maître.

Il paroit, d'après le récit de là Brocquière, que la version de l'assassinat du sultan par le Servien est la véritable. C'est au moins ce que paroissent prouver les précautions prises à la cour Ottomane contre les ambassadeurs étrangers. Aujourd'hui encore, quand ils paroissent devant le souverain, on les tient par la manche.]

Le dixième jour, nous allâmes à la cour chercher réponse. Le seigneur étoit, comme la première fois, sur son siége; mais il n'y avoit avec lui dans la galerie que ceux de ses gens qui lui servoient à manger. Je n'y vis ni buffet, ni ménestrels, ni le seigneur de Bosnie, ni les Valaques; mais seulement Magnoly, frère du duc de Chifalonie (Céphalonie), qui se conduit envers le prince comme un serviteur bien respectueux. Les bachas eux-même étoient en dehors, debout et fort loin, ainsi que la plupart des personnes que j'avois vues autrefois dans l'intérieur; encore leur nombre étoit-il beaucoup moindre.

On nous fit attendre en dehors. Pendant ce temps, le grand cadi, avec ses autres associés, rendoit justice à la porte extérieure de la cour, et j'y vis venir devant lui des chrétiens étrangers pour plaider leur cause. Mais quand le seigneur se leva, les juges levèrent aussi leur séance, et se retirèrent chez eux.

Pour lui, je le vis passer avec tout son cortége dans la grande cour; ce que je n'avois pu voir la première fois. Il portait une robe de drap d'or, verte et peu riche, et il me parut avoir la démarche vive.

Dès qu'il fut rentré dans sa chambre, les bachas, assis, comme la fois précédente, sur la pièce de bois, firent venir l'ambassadeur. Leur réponse fut que leur maitre le chargeoit de saluer pour lui son frère le duc de Milan; qu'il desireroit faire beaucoup en sa faveur, mais que sa demande en ce moment n'étoit point raisonnable; que, par égard pour lui, leur dit seigneur s'étoit souvent abstenu de faire dans le royaume de Hongrie de grandes conquêtes, qui d'ailleurs lui eussent peu coûté, et que ce sacrifice devoit suffire; que ce seroit pour lui chose fort dure de rendre ce qu'il avoit gagné par l'épée; que, dans les circonstances présentes, lui et ses soldats n'avoient, pour occuper leur courage, que les possessions de l'empereur, et qu'ils y renoncoient d'autant moins que jusqu'alors ils ne s'étoient jamais trouvés en présence sans l'avoir battu ou vu fuir, comme tout le monde le savoit.

En effet, l'ambassadeur étoit instruit de ces détails. A la dernière défaite qu'éprouva Sigismond devant Couloubath, il avoit été témoin de son désastre; il avoit même, la veille de la bataille, quitté son camp pour se rendre auprès du Turc. Dans nos entretiens il me conta sur tout cela beaucoup de particularités. Je vis également deux arbalétriers Génois qui s'étoient trouvés à ce combat, et qui me racontérent comment l'empereur et son armée repassèrent le Danube sur ces galères.

Après avoir reçu la réponse des bachas, l'ambassadeur revint chez lui; mais à peine y étoit-il arrivé qu'il reçut, de la part du seigneur, cinq mille aspres avec une robe de camocas cramoisi, doublée de boccassin jaune. Trente-six aspres valent un ducat de Venise; mais sur les cinq mille le trésorier qui les délivra en retint dix par cent pour droits de sa charge.

Je vis aussi pendant mon séjour à Andrinople un présent d'un autre genre, fait également par le seigneur à une mariée, le jour de ses noces. Cette mariée étoit la fille du béguelarbay, gouverneur de la Grèce, et c'étoit la fille d'un des bachas qui, accompagnée de trente et quelques autres femmes, avoit été chargée de le présenter. Son vêtement étoit un tissu d'or cramoisi, et elle avoit le visage couvert, selon l'usage de la nation, d'un voile très-riche et ornée de pierreries. Les dames portoient de même de magnifiques voiles, et pour habillement les unes avoient des robes de velours cramoisi, les autres des robes de drap d'or sans fourrures. Toutes étoient à cheval, jambe de-ça, jambe de là, comme des hommes, et plusieurs avoient de superbes selles.

En ayant et à la tete de la troupe marchoient treize ou quatorze cavaliers et deux ménestrels, également à cheval, ainsi que quelques autres musiciens qui portoient une trompette, un très-grand tambour et environ huit paires de timbales. Tout cela faisoit un bruit affreux. Après les musiciens venoit le présent, et après le présent, les dames.

Ce présent consistoit en soixante-dix grands plateaux d'etain chargés de différentes sortes de confitures et de compotes, et vingt-huit autres dont chacun portoit un mouton écorché. Les moutons étoient peints en blanc et en rouge, et tous avoient un anneau d'argent suspendu au nez et deux autres aux oreilles.

J'eus occasian de voir aussi dans Andrinople des chaînes de chrétiens qu'on amenoit vendre. Ils demandoient l'aumône dans les rues. Mais le coeur saigne quand on songe à tout ce qu'ils souffrent de maux.

Nous quittâmes la ville le 12 de Mars, sous la conduite d'un esclave que le seigneur avoit donné à l'ambassadeur pour l'accompagner. Cet homme nous fut en route d'une grande utilité, surtout pour les logemens; car par-tout où il demandoit quelque chose pour nous, à l'instant on s'empressoit de nous l'accorder.

Notre première journée fut à travers un beau pays, en remontant le long de la Marisce, que nous passâmes à un bac. La seconde, quoiqu'avec bons chemins, fut employée à traverser des bois. Enfin nous entrâmes dans le pays de Macédoine. Là je trouvai une grande plaine entre deux montagnes, laquelle peut bien avoir quarante milles de large, et qui est arrosée par la Marisce. J'y rencontrai quinze hommes et dix femmes enchaînés par le cou. C'étoient des habitans du royaume de Bosnie que des Turcs venoient d'enlever dans une course qu'ils avoient faite. Deux d'entre eux les menoient vendre dans Andrinople.

Peu après j'arrivai à Phéropoly, [Footnote: C'est une erreur de copiste: lui-même, quelques lignes plus bas, a écrit l'hélippopoly, et en effet c'est de Philippopoli qu'il est mention.] capitale de la Macédoine, et bâtie par le roi Philippe. Elle est sur la Marisce, dans une grande plaine et un excellent pays, où l'on trouve toutes sortes de vivres et à bon compte. Ce fut jadis une ville considérable, et elle l'est encore. Elle renferme trois montagnes, dont deux sont à une extrémité vers le midi, et l'autre au centre. Sur celle-ci étoit construit un grand château en forme de croissant allongé; mais il a été détruit. On me montra l'emplacement du palais du roi Philippe, qu'on a de même démoli, et dont les murs subsistent encore. Philippopoli est peuplée en grande partie de Bulgares qui tiennent la loi Grégoise (qui suivent la religion Grecque).

Pour en sortir je passai la Marisce sur un pont, et chevauchai pendant une journée toute entière à travers cette plaine dont j'ai parlé; elle aboutit à une montagne longue de seize à vingt milles, et couverte de bois. Ce lieu étoit autrefois infesté de voleurs, et très-dangereux à passer. Le Turc a ordonné que quiconque y habiteroit fut Franc, et en conséquence il s'y est élevé deux villages peuplés de Bulgares, et dont l'un est sur les confins de Bulgarie et de Macédoine. Je passai la nuit dans le premier.

Après avoir traversé la montagne, on trouve une plaine de six milles de long sur deux de large; puis une forêt qui peut bien en avoir seize de longueur; puis une autre grande plaine totalement close de montagnes, bien peuplée de Bulgares, et où l'on a une rivière à traverser. Enfin j'arrivai en trois jours à une ville nommée Sophie, qui fut autrefois très-considérable, ainsi qu'on le voit par les débris de ses murs rasés jusqu'à terre, et qui aujourd'hui encore est la meilleure de la Bulgarie. Elle a un petit château, et se trouve assez près d'une montagne au midi, mais située au commencement d'une grande plaine d'environ soixante milles de long sur dix de large. Ses habitans sont pour la plupart des Bulgares, et il en est de même des villages. Les Turcs n'y forment que le très-petit nombre; ce qui donne aux autres un grand desir de se tirer de servitude, s'ils pouvoient trouver qui les aidât.

J'y vis arriver des Turcs qui venoient de faire une course en Hongrie. Un Génois qui se trouvoit dans la ville, et qu'on nomme Nicolas Ciba, me raconta qu'il avoit vu revenir également ceux qui repassèrent le Danube, et que sur dix il n'y en avoit pas un qui eût à la fois un arc et une épée. Pour moi, je dirai que parmi ceux-ci j'en trouvai beaucoup plus n'ayant ou qu'un arc ou qu'une épée seulement, que de ceux qui eussent les deux armes ensemble. Les mieux fournis portoient une petite targe (bouclier) en bois. En vérité, c'est pour la chrétienté une grande honte, il faut en convenir, qu'elle se laisse subjuguer par de telles gens. Ils sont bien au-dessous de ce qu'on les croit.

En sortant de Sophie je traversai pendant cinquante milles cette plaine dont j'ai fait mention. Le pays est bien peuplé, et les habitans sont des Bulgares de religion Grecque. J'eus ensuite un pays de montagnes, qui cependant est assez bon pour le cheval; puis je trouvai en plaine une très-petite ville nommée Pirotte, située sur la Nissave. Elle n'est point fermée; mais elle a un petit château qui, d'une part est défendu par la rivière, et de l'autre par un marais. Au nord est une montagne. Il n'y a d'habitans que quelques Turcs.

Au-delà de Pirotte on retrouve un pays montagneux; après quoi l'on revient sur ses pas pour se rapprocher de la Nissave, qui traverse une belle vallée entré deux assez hautes montagnes. Au pied d'une des deux étoit la ville d'Ysvourière, aujourd'hui totalement détruite, ainsi que ses murs. On côtoie ensuite la rivière, en suivant la vallée; on trouve une autre montagne dont le passage est difficile, quoiqu'il y passe chars et charrettes. Enfin on arrive dans une vallée agréable qu'arrose encore la Nissave; et après avoir traversé la rivière sur un pont, on entre dans Nisce (Nissa).

Cette ville, qui avoit un beau château, appertenoit au despote de Servie. Le Turc l'a prise de force il y a cinq ans, et il l'a entièrement détruite; elle est dans un canton charmant qui produit beaucoup de riz. Je continuai par-delà Nissa de côtoyer la rivière; et le pays, toujours également beau, est bien garni de villages. Enfin je la passai à un bac, où je l'abandonnai. Alors commencèrent des montagnes. J'eus à traverser une longue forêt fangeuse, et, après dix journées de marche depuis Andrinople, j'arrivai à Corsebech, petite ville à un mille de la Morane (Morave.)

La Morave est une grosse rivière qui vient de Bosnie. Elle, séparé la Bulgarie d'avec la Rascie ou Servie, province qui porte également ces deux noms, et que le Turc a conquise depuis six ans.

Pour Corsebech, il avoit un petit château qu'on a détruit. Il a encore une double enceinte de murs; mais on en a démoli la partie supérieure jusqu'au-dessous des créneaux.

J'y trouvai Cénamin-Bay, capitaine (commandant) de ce vaste pays frontière, qui s'étend depuis la Valaquie jusqu'en Esclavonie. Il passe dans la ville une partie de l'année. On m'a dit qu'il étoit né Grec, qu'il ne boit point de vin, comme les autres Turcs, et que c'est un homme sage et vaillant, qui s'est fait craindre et obéir. Le Turc lui a confié le commandement de cette contrée, et il en possède en seigneurie la plus grande partie. Il ne laisse passer la rivière qu'à ceux qu'il connoît, à moins qu'ils ne soient porteurs d'une lettre du maître, ou, en son absence, du seigneur de la Grèce.

Nous vîmes là une belle personne, genti-femme du royaume de Hongrie, dont la situation nous inspira bien de la pitié. Un renégat Hongrois, homme du plus bas état, l'avoit enlevée dans une course, et il en usoit comme de sa femme. Quand elle nous aperçut elle fondit en larmes; car elle n'avoit pas encore renoncé à sa religion.

Au sortir de Corsebech, je traversai la Morave à un bac, et j'entrai sur les terres du despote de Rassie ou de Servie, pays beau et peuplé. Ce qui est en-deçà de la rivière lui appartient, ce qui se trouve au-delà est au Turc; mais le despote lui paie annuellement cinquante mille ducats de tribut.

Celui-ci possède sur la rivière et aux confins communs de Bulgarie, d'Esclavonie, d'Albanie et de Bosnie, une ville nommée Nyeuberge, qui a une mine portant or et argent tout à la fois. Chaque année elle lui donne plus de deux cent mille ducats, m'ont dit gens qui sont bien instruits: sans cela il ne seroit pas longtemps à être chassé de son pays.

Sur ma route je passai près du château d'Escalache, qui lui appartenoit. C'étoit une forte place, sur la pointe d'une montagne au pied de laquelle la Nissane se jette dans la Morave. On y voit encore une partie des murs avec une tour en forme de donjon; mais c'est tout ce qui en reste.

A cette embouchure des deux rivières le Turc tient habituellement quatre-vingts ou cent fustes, galiottes et gripperies, pour passer, en temps de guerre, sa cavalerie et son armée. Je n'ai pu les voir, parce qu'on ne permet point aux chrétiens d'en approcher; mais un homme digne de foi m'a dit qu'il y a toujours, pour les garder, un corps de trois cents hommes, et que ce corps est renouvelé de deux en deux mois.

D'Escalache au Danube il y a bien cent milles, et néanmoins, dans toute la longueur de cet espace, il n'existe d'autre forteresse ou lieu de quelque défense qu'un village et une maison que Cénaym-Bay a fait construire sur le penchant d'une montagne, avec une mosquée.

Je suivis le cours de la Morave; et, à l'exception d'un passage très-boueux qui dure près d'un mille, et que forme le resserrement de la rivière par une montagne, j'eus beau chemin et pays agréable et bien peuplé. Il n'en fut pas de même à la seconde journée: j'eus des bois, des montagnes, beaucoup de fange; néanmoins le pays continua d'être aussi beau que peut l'être un pays de montagnes. Il est bien garni de villages, et par tout on y trouve tout ce dont on a besoin.

Depuis que nous avions mis le pied en Macédoine, en Bulgarie et en Rassie, sans cesse sur notre passage j'avois trouvé que le Turc faisoit crier son ost, c'est-à-dire qu'il faisoit annoncer que quiconque est tenu de se rendre à l'armée, se tînt prêt à marcher. On nous dit que ceux qui, pour satisfaire à ce devoir, nourrissent un cheval sont exempts du comarch; que ceux des chrétiens qui veulent être dispensés de service paient cinquante aspres par tête, et que d'autres y marchent forcés; mais qu'on les prend pour augmenter le nombre.

L'on me dit aussi, à la cour du despote, que le Turc a partagé entre trois capitaines la garde et défense de ces provinces frontières. L'un, nommé Dysem-Bay, a depuis les confins de la Valaquie jusqu'à la mer Noire; Cénaym-Bay, depuis la Valaquie jusqu'aux confins de Bosnie; et Ysaac-Bay, depuis ces confins jusqu'à l'Esclavonie, c'est-à-dire tout ce qui est par delà la Morave.

Pour reprendre le récit de ma route, je dirai que je vins à une ville, ou plutôt à une maison de campagne nommée Nichodem. C'est là que le despote, a fixé son séjour, parce que le terroir en est bon, et qu'il y trouve bois, rivières et tout ce qu'il lui faut pour les plaisirs de la chasse et du vol, qu'il aime beaucoup.

Il étoit aux champs et alloit voler sur la rivière, accompagné d'une cinquantaine de chevaux, de trois de ses enfans et d'un Turc qui, de la part du maître, étoit venu le sommer d'envoyer à l'armée un de ses fils avec son contingent. Indépendamment du tribut qu'il paie, c'est-là une des conditions qui lui sont imposées. Toutes les fois que le seigneur lui fait passer ses ordres, il est obligé de lui envoyer mille ou huit cents chevaux sous le commandement de son second fils.

Il a donné à ce maitre une de ses filles en mariage, et cependant il n'y a point de jour qu'il ne craigne de se voir enlever par lui ses Etats; j'ai même entendu dire qu'on en avoit voulu inspirer de l'envie à celui-ci, et qu'il avoit répondu: "J'en tire plus que si je les possédois. Dans ce cas je serois obligé de les donner à l'un de mes esclaves, et je n'en aurois rien."

Les troupes qu'il levoit étoient destinées contre l'Albanie, disoit-on. Déjà il en avoit fait passer dans ce pays dix mille; et voilà pourquoi il avoit près de lui si peu de monde à Lessère quand je l'y vis: mais cette première armée avoit été détruite. [Footnote: C'est en effet dans cette même année 1433 que le célèbre Scanderberg, après être rentré par ruse en possession de l'Albanie, dont ses ancêtres étoient souverains, commença contre Amurath cette guerre savante qui le couvrit de gloire et qui ternit les dernières années du sultan.]

Le seigneur despote est un grand et bel homme de cinquante-huit à soixante ans; il a cinq enfans, trois garçons et deux filles. Des garçons, l'un a vingt ans, l'autre quatorze, et tous trois sont, comme leurs pere, d'un extérieur très-agréable. Quant aux filles, l'une est mariée au Turc, l'autre au comte de Seil; mais je ne les ai point vues, et ne puis rien en dire. [Footnote: Le despote dont il s'agit se nommoit George Brancovitz ou Wikovitz. On trouve dans Ducange (Familiæ Bisant p. 336) quelques détails sur lui et sa famille.]

Lorsque nous le rencontrâmes aux champs, ainsi que je l'ai dit, l'ambassadeur et moi nous lui prîmes la main et je la lui baisai, parce que tel est l'usage. Le lendemain nous allâmes le saluer chez lui. Sa cour, assez nombreuse, étoit composée de très-beaux hommes qui portent longs cheveux et longue barbe, vu qu'ils sont de la religion Grecque. Il y avoit dans la ville un évêque et un maître (docteur) en théologie, qui se rendoient à Constantinople, et qui étoient envoyés en ambassade vers l'empereur par le saint concile de Bâle. [Footnote: Ce saint concile, qui finit par citer à son tribunal et déposer le pape, tandis que le pape lui ordonnit de se dissoudre et en convoquoit un autre à Ferrare, puis à Florence, avoit entrepris de réunir l'église Grecque à la Latine; et c'est dans ce dessein qu'il députoit vers l'empereur. Celui-ci se rendit effectivement en Italie, et il signa dans Florence cette réunion politique et simulée dont il a été parlé plus haut.]

De Coursebech j'avois mis deux jours pour venir à Nicodem; de Nicodem à Belgrado j'en mis un demi. Ce ne sont jusqu'à cette dernière ville que grands bois, montagnes et vallées; mais ces valées foisonnent de villages dans lesquels on trouve beaucoup de vivres, et spécialement de bons vins.

Belgrade est en Rascie, et elle appartenoit au despote, mais depuis quatre ans il l'a cédée au roi de Hongrie, parce qu'on a craint qu'il ne la laissât prendre au Turc, comme il a laissé prendre Coulumbach. Cette perte fut un grand malheur pour la chrétienté. L'autre en seroit un plus grand encore, parce que la place est plus forte, et qu'elle peut loger jusqu'à cinq à six mille chevaux. [Footnote: On sera étonné de voir l'auteur, en parlant de la garnison d'une place de guerre, ne faire mention que de chevaux. Ci-dessus, lorsqu'il a spécifié le contingent que le despote étoit obligé de fournir à l'armée Turque, il n'a parlé que de chevaux. Sans cesse il parle de chevaux. C'est qu'alors en Europe on ne faisoit cas que de la gendarmerie, et que l'infanterie ou piétaille, presque toujours mal composée et mal armée, etoit comptée pour trés-peu.]

Le long de ses murs, d'un côté, coule une grosse rivière qui vient de Bosnie, et qu'on nomme la Sanne; de l'autre elle a un château près ququel [sic--KTH] passe le Danube, et là, dans ce Danube; se jette la Sanne. C'est sur la pointe formée par les deux rivières qu'est bâtie la ville.

Dans le pourtour de son enceinte son terrain a une certaine hauteur, excepté du côté de terre, où il est tellement uni qu'on peut par là venir de plain pied jusqu'au bord du fossé. De ce côté encore, il y a un village qui, s'étendant depuis la Sanne jusqu'au Danube, enveloppe la ville à la distance, d'un trait d'arc.

Ce village est habité par des Rascîens. Le jour de Pâques, j'y entendis la messe en langue Sclavonne. Il est dans l'obédience de l'église Romaine, et leurs cérémonies ne diffèrent en rien des nôtres.

La place, forte par sa situation et par ses fossés, tous en glacis, a une enceinte de doubles murs bien entretenus, et qui suivent très-exactement les contours du terrain. Elle est composée de cinq forteresses, dont trois sur le terrain élevé dont je viens de parler, et deux sur la rivière. De ces deux-ci, l'une est fortifiée contre l'autre; mais toutes deux sont commandées par les trois premières.

Il y a aussi un petit port qui peut contenir quinze à vingt galères, et qui est défendu par une tour construite à chacune de ses extrémités. On le ferme avec une chaîne qui va d'une tour à l'autre. Au moins c'est ce qu'on m'a dit; car les deux rives sont si éloignées que moi je n'ai pu la voir.

Je vis sur la Sanne six galères et cinq galiottes. Elles étoient près l'une des cinq forteresses, la moins forte de toutes. Dans cette forteresse sont beaucoup de Rasciens; mais on ne leur permet point d'entrer dans les quatre autres.

Toutes cinq sont bien garnies d'artillerie. J'y ai remarqué sur-tout trois bombardes de métail (canons de bronze) dont deux étoient de deux pièces, [Footnote: La remarque que l'auteur fait ici sur ces trois canons sembleroit annoncer que ceux de bronze étoient rares encore, et qu'on les regardoit comme une sorte de merveille. Louis XI en fit fondre une douzaine, auxquels il donna le nom des douze pairs. (Daniel, Mil. Franc, t. I, p. 825.)] et l'une d'une telle grosseur que jamais je n'en ai vu de pareille: elle avoit quarante-deux pouces de large dedans où la pierre entre (sa bouche avoit quarante-deux pouces de diamètre); mais elle me parut courte pour sa grosseur. [Footnote: La mode alors étoit de faire des pièces d'artillerie d'une grosseur énorme. Peu dé temps après l'époque où écrivoit notre auteur, Mahomet II, assiégeant Constantinople, en employa qui avoient été fondues sur les lieux, et qui portoient, dit on, deux cents livres de balle. La Chronique Scandaleuse et Monstrelet parlent d'une sorte d'obus que Louis XI fit fondre à Tours, puis conduire à Paris, et qui portoit des balles de cinq cents livres. En 1717, le prince Eugène, après sa victoire sur les Turcs, trouva dans Belgrade un canon long de près de vingt-cinq pieds, qui tiroit des boulets de cent dix livres, et dont la charge étoit de cinquante-deux livres de poudre (Ibid p. 323.) C'étoit encore un usage ordinaire de faire les boulets en grès ou en pierre, arrondis et taillés de calibre pour la pièce. Et voilà pourquoi la Brocquière, parlant de l'embouchure du canon, emploie cette expression, "dedens où LA PIERRE entre."]

Le capitaine (commandant) de la place étoit messire Mathico, chevalier de Aragouse (d'Arragon), et il avoit pour lieutenant un sien frère, qu'on appeloit le seigneur frère.

Sur le Danube, deux journées au-dessous de Belgrade, le Turc possède ce château de Coulombach, qu'il a pris au despote. C'est encore une forte place, dit-on, quoique cependant il soit aisé de l'attaquer avec de l'artillerie et de lui fermer tout secours; ce-qui est un grand désavantage. Il y entretient cent fustes pour passer en Hongrie quand il lui plaît. Le capitaine du lieu est ce Ceynam-Bay dont j'ai parlé ci-devant.

Sur le Danube encore, mais à l'opposite de Belgrade, et dans la Hongrie, le despote possède également une ville avec château. Elle lui a été donnée par l'empereur, [Footnote: Sigismond, roi de Bohême et de Hongrie. On prétend que Sigîsmond ne les donna qu'en échange de Belgrade.] avec plusieurs autres, qui lui font un revenu de cinquante mille ducats, et c'étoit à condition qu'il deviendroit son homme [Footnote: Deviendroit son homme. Cette expression de la féodalité du temps indique l'obligation du service militaire et de la fidélité que le vassel devoit à son suzerain.] mais il obéit plus au Turc qu'à l'empereur.

Deux jours après mon arrivée dans Belgrade j'y vis entrer vingt-cinq hommes armés à la manière du pays, que le gouverneur comte Mathico y faisoit venir pour demeurer en garnison. On me dit que c'étoient des Allemands pour garder la place, tandis qu'on avoit si près des Hongrois, et des Serviens. On me répondit que les Serviens, étant sujets et tributaires du Turc, on se garderoit bien de la leur confier; et que quant aux Hongrois, ils le redoutoient tant que s'il paroissoit, ils n'oseroient la défendre contre lui, quelque forte qu'elle fût. Il falloit donc y appeler des étrangers; et cette mesure devenoit d'autant plus nécessaire que c'étoit la seule place que l'empereur possédât pour passer sur l'autre rive du Danube, ou pour le repasser en cas de besoin.

Ce discours m'étonna beaucoup; il me fit faire des réflexions sur l'étrange sujettion où le Turc tient la Macédoine et la Bulgarie, l'empereur de Constantinople et les Grecs, le despote de Rascie et ses sujets. Cette dépendance me parut chose lamentable pour la chrétienté. Et comme j'ai vécu avec les Turcs, que je connois leur manière de vivre et de combattre, que j'ai hanté des gens notables qui les ont vus de près dans leurs grandes entreprises, je me suis enhardi à écrire, selon mes lumières, quelque chose sur eux, et à montrer, sauf correction de la part de ceux qui sont plus instruits que moi, comment il est possible de reprendre les états dont ils se sont emparés, et de les battre sur un champ de bataille.

Et d'abord, pour commencer par leur personnel, je dirai que ce sont d'assez beaux hommes, portant tous de longues barbes, mais de moyenne taille et de force médiocre. Je sais bien que, dans le langage ordinaire, on dit fort comme un Turc; cependant j'ai vu une infinité de chrétiens qui, dans les choses où il faut de la force, l'emportoient sur eux; et moi-même, qui ne suis pas des plus robustes, j'en ai trouvé, lorsque les circonstances exigeoient quelque travail, de plus foibles que moi encore.

Ils sont gens diligens, se lèvent matin volontiers, et vivent de peu en compagne; se contentant de pain mal cuit, de chair crue séchée au soleil, de lait soit caillé soît non caillé, de miel, fromage, raisins, fruits, herbages, et même d'une poignée de farine avec laquelle ils feront un brouet qui leur suffira pour un jour à six ou huit. Ont-ils un cheval ou un chameau malade sans espoir de guérison, ils lui coupent la gorge et le mangent. J'en ai été témoin maintes fois. Pour dormir ils ne sont point embarassés, et couchent par terre.

Leur habillement consiste en deux ou trois robes de coton l'une sur l'autre, et qui descendent jusqu'aux pieds. Par-dessus celles-là ils en portent, en guise de manteau, une autre de feutre qu'on nomme capinat. Le capinat, quoique léger, résiste à la pluie, et il y en a de très-beaux et de très-fins. Ils ont des bottes qui montent jusqu'aux genoux, et de grandes braies (caleçons), qui pour les uns sont de velours cramoisi, pour d'autres de soie, de futaine, d'étoffes communes. En guerre ou en route, pour n'être point embarrassés de leurs robes, ils les relèvent et les enferment dans leurs caleçons; ce qui leur permet d'agir librement.

Leurs chevaux sont bons, coûtent peu à nourir, courent bien et longtemps; mais ils les tiennent très-maigres et ne les laissent manger que la nuit, encore ne leur donnent-ils alors que cinq ou six jointées d'orge et le double de paille picade (hachée): le tout mis dans une besace qu'ils leur pendent aux oreilles. Au point du jour, ils les brident, les nettoient, les étrillent; mais ils ne les font boire qu'à midi, puis l'après-diner, toutes les fois qu'ils trouvent de l'eau, et le soir quand ils logent ou campent; car ils campent toujours de bonne heure, et près d'une rivière, s'ils le peuvent. Dans cette dernière circonstance ils les laissent bridés encore pendant une heure, comme les mules. Enfin vient un moment où chacun fait manger le sien.

Pendant la nuit ils les couvrent de feutre ou d'autres étoffes, et j'ai vu de ces couvertures qui étoient très-belles; ils en ont même pour leurs lévriers, [Footnote: Le mot lévrier n'avoit pas alors l'acception exclusive qu'il a aujourd'hui; il se prenoit pour le chien de chase ordinaire.] espèce dont ils sont très-curieux, et qui chez eux est belle et forte, quoiqu'elle ait de longues oreilles pendantes et de longues queues feuillées (touffues), que cependant elle porte bien.

Tous leurs chevaux sont Hongres: ils n'en gardent d'entiers que quelques-uns pour servir d'étalons, mais en si petit nombre que je n'en ai pas vu un seul. Du reste ils les sellent et brident à la jennette. [Footnote: Les mors et les selles à la genette avoient été adoptés en France, et jusqu'au dernier siècle ils furent d'usage dans nos manéges. On disoit monter à la genette quand les jambes étoient si courtes que l'éperon portoit vis-à-vis les flancs du cheval. Le mors à la genette étoit celui qui avoit sa gourmette d'une seule pièce et de la forme d'un grand anneau, mis et arrêté au haut de la liberté de la langue.] Leurs selles, ordinairement fort riches, sont très-creuses. Elles n'ont qu'un arçon devant, un autre derrière, avec de courtes étrivières et de larges étriers.

Quant à leurs habillemens de guerre, j'ai été deux fois dans le cas de les voir, à l'occasion des Grecs renégats qui renonçoient à leur religion pour embrasser le Mahométisme: alors les Turcs font une grande fête; ils prennent leurs plus belles armes et parcourent la ville en cavalcade aussi nombreuse qu'il leur est possible. Or dans ces circonstances, je les ai vus porter d'assez belles brigandines (cottes d'armes) pareilles aux nôtres, à l'exception que les écailles en étoient plus petites. Leur garde-bras (brassarts) étoient de même. En un mot ils ressemblent à ces peintures où l'on nous représente les temps de Jules César. La brigandine descend presqu'à mi-cuisse; mais à son extrémité est attachée circulairement une étoffe de soie qui vient jusqu'à mi-jambe.

Sur la tête ils portent un harnois blanc qui est rond comme elle, et qui, haut de plus d'un demi-pied, se termine en pointe. [Footnote: Harnois, dans la langue du temps, étoit un terme général qui signifioit à la fois habillement et armure; ici il désigne une sorte de bonnet devenu arme défensive.] On le garnit de quatre clinques (lames), l'une devant, l'autre derrière, les deux autres sur les côtés, afin de garantir du coup d'épée la face, le cou et les joues. Elles sont pareilles à celles qu'ont en France nos salades. [Footnote: Salades, sorte de casque léger alors en usage, et qui, n'ayant ni visière ni gorgerin, avoit besoin de cette bande de fer en saillie pour défendre le visage.]

Outre cette garniture de tête ils en ont assez communément une autre qu'ils mettent par-dessus leurs chapeaux ou leurs toques: c'est une coiffe de fil d'archal. Il y a de ces coiffes qui sont si riches et si belles qu'elles coûtent jusqu'à quarante et cinquante ducats, tandis que d'autres n'en coûtent qu'un ou deux. Quoique celles-ci soient moins fortes que les autres, elles peuvent résister au coup de taille d'une épée.

J'ai parlé de leurs selles: ils y sont assis comme dans un fauteuil, bien enfoncés, les genoux fort haut et les étriers courts; position dans laquelle ils ne pourroient pas supporter le moindre coup de lance sans être jetés bas.

L'arme de ceux qui ont quelque fortune est un arc, un tarquais, une épée et une forte masse à manche court, dont le gros bout est taillé à plusieurs carnes. Ce bâton a du danger quand on l'assène sur des épaules ou des bras dégarnis. Je suis même convaincu qu'un coup bien appuyé sur une tête armée de salade étourdiroit l'homme.

Plusieurs portent de petits pavois (boucliers) en bois, et ils savent très-bien s'en couvrir à cheval quand ils tirent de l'arc. C'est ce que m'ont assuré gens qui les ont long-temps pratiqués, et ce que j'ai vu par moi-même.

Leur obéissance aux ordres de leur seigneur est sans bornes. Pas un seul n'oseroit les transgresser quand il s'agiroit de la vie, et c'est principalement à cette soumission constante qu'il doit les grandes choses qu'il a exécutées et ces vastes conquêtes qui l'ont rendu maître d'une étendue de pays beaucoup plus considérable que n'est la France.

On m'a certifié que quand les puissances chrétiennes ont pris les armes contre eux, ils ont toujours été avertis à temps. Dans ce cas, le seigneur fait épier leur marche par des hommes qui sont propres à cette fonction, et il va les attendre avec son armée à deux ou trois journées du lieu où il se propose de les combattre. Croit-il l'occasion favorable, il fond sur eux tout-à-coup, et ils ont pour ces circonstances une sorte de marche qui leur est propre. Le signal est donné par un gros tambour. Alors ceux qui doivent être en tête partent les premiers et sans bruit; les autres suivent de même en silence, sans que la file soit jamais interrompue, parce que les chevaux et les hommes sont dressés à cet exercice. Dix mille Turcs, en pareil cas, font moins de tapage que ne feroient cent hommes d'armes chrétiens. Dans leurs marches ordinaires, ils ne vont jamais qu'au pas; mais dans celles-ci ils emploient le galop, et comme d'ailleurs ils sont armés légèrement, ils font du soir au matin autant de chemin qu'en trois de leurs journées communes; et voilà pourquoi ils ne pourroient porter d'armures complètes, ainsi que les Français et les Italiens: aussi ne veulent-ils en chevaux que ceux qui ont un grand pas ou qui galopent long-temps, tandis que nous il nous les faut trottant bien et aisés.

C'est par ces marches forcées qu'ils ont réussi, dans leurs différentes guerres, à surprendre les chrétiens et à les battre si complétement; c'est ainsi qu'ils ont vaincu le duc Jean, à qui Dieu veuille pardonner, [Footnote: Jean, comte de Nevers, surnommé Sans-peur et fils de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Sigismond ayant formé une ligue pour arretêr les conquêtes de Bajazet, notre roi Charles VI lui envoya un corps de troupes dans lequel il y avoit deux mille gentilshommes, et qui étoit conduit par le comte Jean. L'armée chrétienne fut défaite à Nicopolis en 1396, et nos Français tués ou faits prisonniers. On sait qu'avant la bataille, pour se débarrasser de captifs Turcs qu'ils avoient reçus à rançon, ils eurent l'indignité de les égorger, et qu'après la victoire le sultan n'ayant accordé la vie qu'aux principaux d'entre eux, il fit par représailles massacrer devant eux leurs camarades. Jean, devenu duc de Bourgogne, fit lâchement assassiner dans Paris le duc d'Orléans, frère du roi. Il fut tué à son tour par Tannegui du Châtel, ancien officier du duc. On voit par ces faits que la Brocquière avoit grande raison, en parlant de Jean, de demander que Dieu lui pardonnât.] et l'empereur Sigismond, et tout récemment encore cet empereur devant Coulumbach, où périt messire Advis, chevalier de Poulaine (Pologne).

Leur manière de combattre varie selon les circonstances. Voient-ils un lieu et une occasion favorables pour attaquer, ils se divisent en plusieurs pelotons, selon la force de leur troupe, et viennent ainsi assailir par différens côtés. Ce moyen est surtout celui qu'ils emploient en pays de bois et de montagnes, parce qu'ils ont l'art de se réunir sans peine.

D'autres fois ils se mettent en embuscade et envoient à la découverte quelques gens bien montés. Si le rapport est que l'ennemi n'est point sur ses gardes, ils savent prendre leur parti sur-le-champ et tirer avantage des circonstances. Le trouvent-ils en bonne ordonnance, ils voltigent autour de l'armée à la portée du trait, caracollent ainsi en tirant sans cesse aux hommes et aux chevaux, et le font si long-temps qu'enfin ils la mettent en désordre. Si l'on veut les poursuivre et les chasser, il fuient, et se dispersent chacun de leur côté, quand même on ne leur opposeroit que le quart de ce qu'ils sont; mais c'est dans leur fuite qu'ils sont redoutables, et c'est presque toujours ainsi qu'ils ont déconfi les chrétiens. Tout en fuyant ils ont l'àrt de tirer de l'arc si adroitement qu'ils ne manquent jamais d'atteindre le cavalier ou le cheval.

D'ailleurs chacun d'eux porte attaché à l'arçon de sa selle un tabolcan. Si le chef ou quelqu'un des officiers s'aperçoit que l'ennemi qui poursuit est en désordre, il frappe trois coups sur son instrument; chacun de son côté et de loin en loin en fait autant: en un instant tous se rassemblent autour du chef, "comme pourceaux au cry l'un de l'autre," et, selon les circonstances, ils reçoivent en bon ordre les assaillans ou fondent sur eux par pelotons, on les attaquant de toutes parts.

Dans les batailles rangées ils emploient quelquefois une autre sorte de stratagème, qui consiste à jeter des feux à travers les chevaux de la cavalerie pour les épouvanter; souvent encore ils mettent en tête de leur ligne un grand nombre de chameaux ou de dromadaires forts et hardis; ils les chassent en avant sur les chevaux, et y jettent le désordre.

Telles sont les manières de combattre que les Turcs ont jusqu'à présent mises en usage vis-à-vis des chrétiens. Assurément je ne veux point en dire du mal ni les déprécier; j'avouerai au contraire que, dans le commerce de la vie, je les ai trouvés francs et loyaux, et que dans les occasions où il falloit du courage ils se sont bien montrés: mais cependant je n'en suis pas moins convaincu que, pour des troupes bien montées et bien commandées, ce seroit chose peu difficile de les battre; et quant à moi je déclare qu'avec moitié moins de monde qu'eux je n'hésiterois pas à les attaquer.

Leurs armées, je le sais, sont ordinairement de cent à deux cent mille hommes; mais la plupart sont à pied, et la plupart manquent, comme je l'ai dit, de tarquais, de coiffe, de masse ou d'épée; fort peu ont une armure complète.

D'ailleurs ils ont parmi eux un très-grand nombre de chrétiens qui servent forcément: Grecs, Bulgares, Macédoniens, Albanois, Esclavons, Valaques, Rasciens et autres sujets du despote de Rascie. Tous ces gens-là détestent le Turc, parce qu'il les tient dans une dure servitude; et s'ils voyoient marcher en forces contre lui les chrétiens, et sur-tout les Français, je ne doute nullement qu'ils ne lui tournassent le dos et ne le grevassent beaucoup.

Les Turcs ne sont donc ni aussi terribles, ni aussi formidables que je l'ai entendu dire. J'avoue pourtant qu'il faudroit contre eux un général bien obéi, et qui voulût spécialement prendre et suivre les avis de ceux qui connoissent leur manière de faire la guerre. C'est la faute que fit à Coulumbach, m'a-t-on-dit, l'empereur Sigismond lorsqu'il fut battu par eux. S'il avoit voulu écouter les conseils qu'on lui donna, il n'eût point été obligé de lever honteusement le siége, puisqu'il y avoit vingt-cinq à trente mille Hongrois. Ne vit-on pas deux cents arbalêtriers Lombards et Génois arrêter seuls l'effort des ennemis, les contenir, et favoriser sa retraite pendant qu'il s'embarquoit dans les galères qu'il avoit sur le Danube; tandis que six mille Valaques, qui, avec le chevalier Polonois dont j'ai parlé ci-dessus, s'étoient mis à l'écart sur une petite hauteur, furent tous taillés en pièces?

Je ne dis rien sur tout ceci que je n'aie vu ou entendu. Ainsi donc, dans le cas où quelque prince où général chrétien voudroit entreprendre la conquête de la Grèce ou même pénétrer plus avant, je crois que je puis lui donner des renseignemens utiles. Au reste je vais parler selon mes facultés; et s'il m'échappoit chose qui déplût à quelqu'un, je prie qu'on m'excuse et qu'on la regarde comme nulle.

Le souverain qui formeroit un pareil projet devroit d'abord se proposer pour but, non la gloire et la renommée, mais Dieu, la religion, et le salut de tant d'âmes qui sont dans la voie de perdition. Il faudroit qu'il fût bien assuré d'avance du paiement de ses troupes, et qu'il n'eût que des corps bien famés, de bonne volonté, et sur-tout point pillards. Quant aux moyens de solde, ce seroit, je crois, à notre saint-père le pape qu'il conviendroit de les assurer; mais jusqu'au moment où l'on entreroit sur les terres des Turcs on devroit se fair une loi de ne rien prendre sans payer. Personne n'aime à se voir dérober ce qui lui appartient, et j'ai entendu dire que ceux qui l'ont fait s'en sont souvent mal trouvés. Au reste je m'en rapporte sur tous ces détails aux princes et à messeigneurs de leur conseil; moi je ne m'arrête qu'à l'espèce de troupes qui me paroît la plus propre à l'enterprise, et avec laquelle je desirerois être, si j'avois à choisir.

Je voudrois donc, 1°. de France, gens d'armés, gens de trait, archers et arbalêtriers, en aussi grand nombre qu'il seroit possible, et composés comme je l'ai dit ci dessus; 2°. d'Angleterre, mille hommes d'Armes et dix mille archers; 3°. d'Allemagne, le plus qu'on pourroit de gentilshommes et de leurs crennequiniers à pied et a cheval. [Footnote: Cranquiniers, c'étoît le nom qu'en Autriche et dans une partie de l'Allemagne on donnoit aux archers.] Assemblez en gens de trait, archers et crennequiniers quinze à vingt mille hommes de ces trois nations, bien unis; joignéz-y deux à trois cents ribaudequins, [Footnote: Ribaudequins, sortes de troupes légères qui servoient aux escarmouches et représentoient nos tirailleurs d'aujourd'hui.] et je demanderai à Dieu la grace de marcher avec eux et je réponds bien qu'on pourra les mener sans peine de Belgrade à Constantinople.

Il leur suffiroit, ainsi que je l'ai remarqué, d'une armure légère, attendu que le trait Turc n'a point de force. De près, leurs archers tirent juste et vite; mais ils ne tirent point à beaucoup près aussi loin que les nôtres. Leurs arcs sont gros, mais courts, et leurs traits courts et minces. Le fer y est enfoncé dans le bois, et ne peut ni supporter un grand coup, ni faire plaie que quand il trouve une partie découverte. D'après ceci, on voit qu'il suffiroit à nos troupes d'avoir une armure légère, c'est-à-dire un léger harnois de jambes, [Footnote: Harnois de jambes, sorte d'armure défensive en fer qui emboîtoit la jambe, et qu'on nommoit jambards ou grèves.] une légère brigandine ou blanc-harnois, et une salade avec bavière et visière un peu large. [Footnote: J'ai déjà dit que la salade étoit un casque beaucoup moins lourd que le heaume. Il y en avoit qui laissoient le visage totalement découvert; d'autres qui, pour le garantir, portoient en avant une lame de fer; d'autres qui, comme le heaume, le couvroient en entier, haut et bas: ce qu'on appeloit visière et bàvière.] Le trait d'un arc Turc pourrait fausser un haubergon; [Footnote: Haubergeon, cotte de mailles plus légère que le haubert. Etant en mailles, elle pouvoit être faussée plus aisément que la brigandine, qui étoit de fer plein ou en écailles de fer.] mais il sémoussera contre une brigandine ou blanc-harnois.

J'ajouterai qu'en cas de besoin nos archers pourroient se servir des traits des Turcs, et que les leurs ne pourroient se servir des nôtres, parce que la coche n'est pas assez large, et que les cordes de leurs arcs étant de nerfs, sont beaucoup trop grosses.

Selon moi, ceux de nos gens d'armes qui voudroient être à cheval devroient avoir une lance légère à fer tranchant, avec une forte épée bien affilée. Peut-être aussi leur seroit-il avantageux d'avoir une petite hache à main. Ceux d'entre eux qui seroient à pied porteroient guisarme, [Footnote: Guisarme, hache à deux têtes.] ou bon épieu tranchant [Footnote: Epieu, lance beaucoup plus forte que la lance ordinaire.]; mais les uns et les autres auroient les mains armées de gantelets. Quant a ces gantelets, j'avoue que pour moi j'en connois en Allemagne qui sont de cuir bouilli, dont je ferais autant de cas que de ceux qui sont en fer.

Lorsqu'on trouvera une plaine rase et un lieu pour combattre avec avantage on en profitera; mais alors on ne fera qu'un seul corps de bataille. L'avant garde et l'arriere-garde seront employées à former les deux ailes. On entremêlera par-ci par-là tout ce qu'on aura de gens d'armes, à moins qu'on ne préférât de les placer en dehors pour escarmoucher; mais on se gardera bien de placer ainsi les hommes d'armes. En avant de l'armée et sur ses ailes seront épars et semés çà et là les ribaudequins; mais il sera défendu à qui que ce soit, sous peine de la vie, de poursuivre les fuyards.

Les Turcs ont la politique d'avoir toujours des armées deux fois plus nombreuses que celles des chrétiens. Cette supériorité de nombre augmente leur courage, et elle leur permet en même temps de former différens corps pour attaquer par divers côtés à la fois. S'ils parviennent à percer, ils se précipitent en foule innombrable par l'ouverture, et alors c'est un grand miracle si tout n'est pas perdu.

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