Chapter XI: Part 11
Pour empêcher ce malheur on placera la plus grande quantité de ribaudequins vers les angles du corps de bataille, et l'on tâchera de se tenir serré de manière à ne point se laisser entamer. Au reste, cette ordonnance me paroit d'autant plus facile à garder qu'ils ne sont point assez bien armés pour former une colonne capable par son poids d'une forte impulsion. Leurs lances ne valent rien. Ce qu'ils ont de mieux ce sont leurs archers, et ces archers ne tirent ni aussi loin ni aussi fort que les nôtres.
Ils ont aussi une cavalerie beaucoup plus nombreuse; et leurs chevaux, quoique inférieurs en force aux nôtres, quoique moins capables de porter de lourds fardeaux, courent mieux, escarmouchent plus long-temps et ont plus d'haleine. C'est une raison de plus pour se tenir toujours bien serré, toujours bien en ordre.
Si l'on suit constamment cette méthode ils seront forcés, ou de combattre avec désavantage, et par conséquent de tout risquer, ou de faire retraite devant l'armée. Dans le cas où ils prendroient ce dernier parti, on mettra de la cavalerie à leurs trousses; mais il faudra qu'elle ne marche jamais qu'en bonne ordonnance, et toujours prête à combattre et à les bien recevoir s'ils reviennent sur leurs pas. Avec cette conduite il n'est point douteux qu'on ne les batte toujours. En suivant le contraire, ce seront eux qui nous battront, comme il est toujours arrivé.
On me dira peut-être que rester ainsi en présence et sur la défensive vis-à-vis d'eux, seroit une honte pour nous. On me dira que, vivant de peu et de tout ce qu'ils trouvent, ils nous affameroient bientôt si nous ne sortoins de notre fort pour aller les combattre.
Je répondrai que leur coutume n'est point de rester en place; qu'aujourd'hui dans un endroit, demain éloignés d'une journée et demie, ils reparoissent tout-à-coup aussi vite qu'ils ont disparu, et que, si l'on n'est point continuellement sur ses gardes, on court de gros risques. L'important est donc, du moment où on les a vus, d'être toujours en défiance, toujours prêt à monter à cheval et à se battre.
Si l'on a quelque mauvais pas à passer, on ne manquera pas d'y envoyer des gens d'armes et des gens de trait autant que le lieu permettra d'en recevoir pour combattre, et l'on aura grand soin qu'ils soient constamment en bon ordre de bataille.
Jamais n'envoyez au fourrage, ce seroit autant d'hommes perdus; d'ailleurs vous ne trouveriez plus rien aux champs. En temps de guerre les Turcs font tout transporter dans les villes.
Avec toutes ces précautions, la conquête de la Grèce [Footnote: On a déja vu plus haut que par le mot Grèce l'auteur entend les états que les Turcs possédoient en Europe.] ne sera pas une entreprise extrêmement difficile, pourvu, je le répète, que l'armée fasse toujours corps, qu'elle ne se divise jamais, et ne veuille point envoyer de pelotons à la poursuite de l'ennemi. Si l'on me demande comment on aura des vivres, je dirai que la Grèce et la Rassie ont des rivières navigables, et que la Bulgarie, la Macédoine et les provinces Grecques sont fertiles.
En avançant ainsi toujours en masse, on forcera les Turcs à reculer, et il faudra qu'ils choisissent entre deux extrémités, comme je l'ai déja dit, ou de repasser en Asie et d'abandonner leurs biens, leurs femmes et leurs enfans, puisque le pays n'est point de défense, ainsi qu'on l'a pu voir par la description que j'en ai donnée, ou de risquer une bataille, comme ils l'ont fait toutes les fois qu'ils ont passé le Danube.
Je conclus qu'avec de bonnes troupes composées des trois nations que j'ai nommées, Français, Anglais et Allemands, on sera sûr du succès, et que si elles sont en nombre suffisant, bien unies et bien commandées, elles iront par terre jusqu'à Jerusalem. Mais je reprends mon récit.
Je traversai le Danube à Belgrade. Il étoit en ce moment extraordinairement gonflé, et pouvoit bien avoir douze milles de large. Jamais, de mémoire d'homme, on ne lui avoit vu une crue pareille. Ne pouvant me rendre à Boude (Bude) par le droit chemin, j'allai à une ville champêtre (un village) nommée Pensey. De Pensey j'arrivai par la plaine la plus unie que je connoisse, et après avoir traversé en bac une rivière à Beurquerel, ville qui appartient au despote de Rassie, et où je passai deux autres rivières sur un pont. De Beurquerel je vins à Verchet, qui est également au despote, et là je passai la Tiste (la Teisse), rivière large et profonde. Enfin je me rendis à Ségading (Ségédin) sur la Tiste.
Dans toute la longueur de cette route, à l'exception de deux petits bois qui étoient enclos d'un ruisseau, je n'ai pas vu un seul arbre. Les habitans n'y brûlent que de la paille ou des roseaux qu'ils ramassent le long des rivières ou dans leurs nombreux marécages. Ils mangent, au lieu de pain, des gâteaux tendres; mais ils n'en ont pas beaucoup à manger.
Ségédin est une grande ville champêtre, composée d'une seule rue qui m'a paru avoir une lieue de longueur environ. Elle est dans un terroir fertile, abondant en toutes sortes de denreés. On y prend beaucoup de grues et de bistardes (outardes), et j'en vis un grand marché tout rempli; mais on les y apprête fort malproprement, et on les mange de même. La Teisse fournit aussi quantité de poissons, et nulle part je n'ai vu rivière en donner d'aussi gros.
On y trouxe également une grande quantité de chevaux sauvages à vendre; mais on sait les domter et les apprivoiser, et c'est une chose curieuse à voir. On m'a même assuré que qui en voudroit trois ou quatre mille, les trouveroit dans la ville. Ils sont à si bon marché que pour dix florins de Hongrie on auroit un très-beau roussin (cheval de voyage).
L'empereur, m'a-t-on dit, avoit donné Ségédin à un évêque. J'y vis ce prélat, et me sembla homme de grosse conscience. Les cordelîers ont dans la ville une assez belle église. J'y entendis le service. Ils le font un peu à la Hongroise.
De Ségédin je vins à Paele (Pest), assez bonne ville champêtre sur le Danube, vis-à-vis Bude. D'une ville à l'autre le pays continue d'être, bon et uni. On y trouve une quantité immense de haras de jumens, qui vivent abandonnées à elles-mêmes en pleine campagne, comme les animaux sauvages; et telle est la raison qui fait qu'on en voit tant au marché de Ségédin.
A Pest je traversai le Danube et entrai dans Bude sept jours après mon départ de Belgrade.
Bude, la principale ville de Hongrie, est sur une hauteur beaucoup plus longue que large. Au levant elle a le Danube, au couchant un vallon, et au midi un palais qui commande la porte de la ville, palais qu'a commencé l'empereur, et qui, quand on l'aura fini, sera grand et fort. De ce côté, mais hors des murs, sont de très beaux bains chauds. Il y en a encore au levant, le long du Danube, mais qui ne valent pas les autres.
La ville est gouvernée par des Allemands, tant pour les objets de justice et de commerce que pour ce qui regarde les différentes professions. On y voit beaucoup de Juifs qui parlent bien Français, et dont plusieurs sont de ceux qu'on a chassés de France. J'y trouvai aussi un marchand d'Arras appelé Clays Davion; il faisoit partie d'un certain nombre de gens de métier que l'empereur Sigismond avoit amenés de France. Clays travailloit en haute-lice. [Footnote: Sigismond, dans son voyage en France, avoit été à portée d'y voir nos manufactures, et spécialement celles de Flandre, renommées dès-lors par leurs tapisseries. Il avoit voulu en établir de pareilles dans sa capitale de Hongrie, et avoit engagé des ouvriers de différentes professions à l'y suivre.]
Les environs de Bude sont agréables, et le terroir est fertile en toutes sortes de denrées, et spécialement en vins blancs qui ont un peu d'ardeur: ce qu'on attribue aux bains chauds du canton et au soufre sur lequel les eaux coulent. A une lieue dé la ville se trouve le corps de saint Paul, hermite, qui s'est conservé tout entier.
Je retournai à Pest, où je trouvai également six à huit familles Françaises que l'empereur y avoit envoyées pour construire sur le Danube, et vis-à-vis de son palais une grande tour. Son dessein étoit d'y mettre une chaîne avec laquelle il pût fermer la rivière. On seroit tenté de croire qu'il a voulu en cela imiter la tour de Bourgogne qui est devant le château de l'Ecluse; mais ici je ne crois pas que le projet soit exécutable: la rivière est trop large. J'eus la curiosité d'aller visiter la tour. Elle avoit déja une hauteur d'environ trois lances, et l'on voyoit à l'entour une grande quantité de pierres taillées; mais tout étoit resté là, parce que les premiers maçons qui avoient commencé l'ouvrage étoient morts, disoit-on, et que ceux qui avoient survécu n'en savoient pas assez pour le continuer.
Pest a beaucoup de marchands de chevaux, et qui leur en demanderoit deux mille bons les y trouveroit. Ils les vendent par écurie composée de dix chevaux, et chaque écurie est de deux cents florins. J'en ai vu plusieurs dont deux ou trois chevaux seuls valoient ce prix. Ils viennent la plupart des montagnes de Transylvanie, qui bornent la Hongrie au levant. J'en achetai un qui étoit grand coureur: ils le sont presque tous. Le pays leur est bon par la quantité d'herbages qu'il produit; mais ils ont le défaut d'être un peu quinteux, et spécialement mal aisés à ferrer. J'en ai même vu qu'on étoit alors obligé d'abattre.
Les montagnes dont je viens de parler ont des mines d'or et de sel qui tous les ans rapportent au roi chacune cent mille florins de Hongrie. Il avoit abandonné celle d'or au seigneur de Prusse et au comte Mathico, à condition que le premier garderoit la frontière contre le Turc, et le second Belgrade. La reine s'étoit réservé le revenu de celle du sel.
Ce sel est beau. Il se tire d'une roche et se taille en forme de pierre, par morceaux d'un pied de long environ, carrés, mais un peu convexes en dessus. Qui les verroit dans un chariot les prendroit pour des pierres. On le broie dans un mortier, et il en sort passablement blanc, mais plus fin et meilleur que tous ceux que j'ai goûtés ailleurs.
En traversant la Hongrie j'ai souvent rencontré des chariots qui portoient six, sept ou huit personnes, et où il n'y avoit qu'un cheval d'attelé; car leur coutume, quand ils veulent faire de grandes journées, est de n'en mettre qu'un. Tous ont les roues de derrière beaucoup plus hautes que celles de devant. Il en est de couverts à la manière du pays, qui sont très-beaux et si légers qu'y compris les roues un homme, ce me semble, les porteroit sons peine suspendus à son cou. Comme le pays est plat et très-uni, rien n'empêche le cheval de trotter toujours. C'est à raison de cette égalité de terrain que, quand on y laboure, on fait des sillons d'une telle longueur que c'est une merveille à voir.
Jusqu'à Pest je n'avois point eu de domestique; là je m'en donnai un, et pris à mon service un de ces compagnons maçcons [sic--KTH] Français qui s'y trouvoient. Il étoit de Brai-sur-Sommé.
De retour à Bude j'allai, avec l'ambassadeur de Milan, saluer le grand comte de Hongrie, titre qui répond à celui de lieutenant de l'empereur. Le grand comte m'accueillit d'abord avec beaucoup de distinction, parce qu'à mon habit il me prit pour Turc; mais quand il sut que j'étois chrétien il se refroidit un peu. On me dit que c'étoit un homme peu sûr dans ses paroles, et aux promesses duquel il ne falloit pas trop se fier. C'est un peu là en général ce qu'on reproche aux Hongrois; et, quant à moi, j'avoue que, d'après l'idée que m'ont donnée d'eux ceux que j'ai hantés, je me fierois moins à un Hongrois qu'à un Turc.
Le grand comte est un homme âgé. C'est lui, m'a-t-on dit, qui autrefois arrêta Sigismond, roi de Behaigne (Bohême) et de Hongrie, et depuis empereur; c'est lui qui le mit en prison, et qui depuis l'en tira par accommodement.
Son fils venoit d'épouser une belle dame Hongroise. Je le vis dans une joute qui, à la manière du pays, eut lieu sur de petits chevaux et avec des selles basses. Les jouteurs étoient galamment habillés, et ils portoient des lances fortes et courtes. Ce spectacle est très-agréable. Quand les deux champions se touchent il faut que tous deux, ou au moins l'un des deux nécessairement, tombent à terre. C'est là que l'on connoît sûrement ceux qui savent se bien tenir en selle. [Footnote: En France, pour les tournois et les joutes, ainsi que pour les batailles, les chevaliers montoient de ces grands et fort chevaux qu'on appeloit palefrois. Leurs selles avoient par-devant et par-derrière de hauts arçons qui, par les points d'appui qu'ils leur fournissoient, leur donnoient bien plus de moyens de résister au coup de lance que les petits chevaux et les selles basses des Hongrois; et voilà pourquoi notre auteur dit que c'est dans les joutes Hongroises qu'on peut reconnoître le cavalier qui sait bien se tenir en selle.]
Quand ils joutent à l'estrivée pour des verges d'or, tous les chevaux sont de même hauteur; toutes les selles sont pareilles et tirées au sort, et l'on joute par couples toujours paires, un contre un. Si l'un des deux adversaires tombe, le vainqueur est obligé de se retirer, et il ne joute plus.
Jusqu'à Bude j'avois toujours accompagné l'ambassadeur de Milan; mais, avant de quitter la ville, il me prévint qu'en route il se sépareroit de moi pour se rendre auprès du duc. D'après cette annonce j'allai trouver mon Artésien Clays Davion, qui me donna, pour Vienne en Autriche, une lettre de recommendation adressée à un marchand de sa connoissance. Comme je m'étois ouvert à lui, et que je n'avois cru devoir lui cacher ni mon état et mon nom, ni le pays d'où je venois, et l'honneur que j'avois d'appartenir à monseigneur le duc (duc de Bourgogne), il mit tout cela dans la lettre à son ami, et je m'en trouvai bien.
De Bude je vins à Thiate, ville champêtre où le roi se tient volontiers, me dit-on; puis, à Janiz, en Allemand Jane, ville sur le Danube. Je passai ensuite devant une autre qui est formée par une île du fleuve, et qui avoit été donnée par l'empereur à l'un des gens de monseigneur de Bourgogne, que je crois être messire Rénier Pot. Je passai par celle de Brut, située sur une rivière qui sépare le royaume de Hongrie d'avec le duché d'Autriche. La rivière coule à travers un marais où l'on a construit une chaussée longue et étroite. Ce lieu est un passage d'une grande importance; je suis même persuadé qu'avec peu de monde on pourroit le défendre et le fermer du côté de l'Autriche.
Deux lieues par-delà Brut l'ambassadeur de Milan se sépara de moi: il se rendit vers le duc son maître, et moi à Vienne en Autriche, où j'arrivai après cinq jours de marche.
Entré dans la ville, je ne trouvai d'abord personne qui voulût me loger, parce qu'on me prenoit pour un Turc. Enfin quelqu'un, par aventure, m'enseigna une hôtellerie où l'on consentit à me recevoir. Heureusement pour moi le domestique que j'avois pris à Pest savoit le Hongrois et le haut Allemand, et il demanda qu'on fit venir le marchand pour qui j'avois une lettre. On alla le chercher. Il vint, et non seulement il m'offrit tous ces services, mais il alla instruire monseigneur le duc Aubert, [Footnote: Albert II, duc d'Autriche, depuis empereur, à la mort de Sigismond.] cousin-germain de mondit seigneur qui aussitôt dépêcha vers moi un poursuivant, [Footnote: Poursuivant d'armes, sorte de héraut en usage dans les cours des princes.] et peu après messire Albrech de Potardof.
II n'y avoit pas encore deux heures que j'étois arrivé quand je vis messire Albrech descendre de cheval à la porte de mon logis, et me demander. Je me crus perdu. Peu avant mon départ pour les saints lieux, moi et quelques autres nous l'avions arrêté entre Flandres et Brabant, parce que nous l'avions cru sujet de Phédérich d'Autriche, [Sidenote: Frédéric, duc d'Autriche, empereur après Albert II.] qui avoit défié mondit seigneur; et je ne doutai pas qu'il ne vînt m'arrêter à mon tour, et peut-être faire pis encore.
Il me dit que mondit seigneur d'Autriche, instruit que j'étois serviteur de mondit seigneur le duc, l'envoyoit vers moi pour m'offrir tout ce qui dépendoit de lui; qu'il m'invitoit à le demander aussi hardiment que je le ferois envers mondit seigneur, et qu'il vouloit traiter ses serviteurs comme il feroit les siens même. Messire Albrech parla ensuite en son nom: il me présenta de l'argent, m'offrit des chevaux et autres objets; en un mot il me rendit le bien pour le mal, quoiqu'après tout cependant je n'eusse fait envers lui que ce que l'honneur me permettoit et m'ordonnoit même de faire.
Deux jours après, mondit seigneur d'Autriche m'envoya dire qu'il vouloit me parler; et ce fut encore messire Albrech qui vint me prendre pour lui faire la révérence. Je me présentai à lui au moment où il sortoit de la messe, accompagné de huit ou dix vieux chevaliers notables. A peine l'eus-je salué qu'il me prit la main sans vouloir permetter que je lui parlasse à genoux. Il me fit beaucoup de questions, et particulièrement sur mondit seigneur; ce qui me donna lieu de présumer qu'il l'aimoit tendrement.
C'étoit un homme d'assez grande taille et brun; mais doux et affable, vaillant et libéral, et qui passoit pour avoir toutes sortes de bonnes qualités. Parmi les personnes qui l'accompagnoient étoient quelques seigneurs de Bohème que les Houls en avoient chassés parce qu'ils ne vouloient pas être de leur religion. [Footnote: Houls, Hussites, disciples de Jean Hus (qu'on prononçoit Hous), sectaires fanatiques qui dans ce siècle inondèrent la Bohème de sang, et se rendirent redoutables par leurs armes.]
Il se présenta également à lui un grand baron de ce pays, appelé Paanepot, qui, avec quelques autres personnes, venoit, au nom des Hussites, traiter avec lui et demander la paix. Ceux-ci se proposoient d'aller au secours du roi de Pologne contre les seigneurs de Prusse, et ils lui faisoient de grandes offres, m'a-t-on dit, s'il vouloit les seconder; mais il répondit, m'a-t-on encore ajouté, que s'ils ne se soumettoient à la loi de Jésus-Christ, jamais, tant qu'il seroit en vie, il ne feroit avec eux ni paix ni trêve.
En effet, au temps où il leur parloit les avoit déja battus deux fois. Il avoit repris sur eux toute la Morane (Moravie), et, par sa conduite et sa vaillance, s'étoit agrandi à leurs dépens.
Au sortir de son audience je fus conduite à celle de la duchesse, grande et belle femme, fille de l'empereur, et par lui héritière du royaume de Hongrie et de Bohème, et des autres seigneuries qui en dépendent. Elle venoit tout récemment d'accoucher d'une fille; ce qui avoit occasionné des fêtes et des joutes d'autant plus courues, que jusque-là elle n'avoit point eu d'enfans.
Le lendemain mondit seigneur d'Autriche m'envoya inviter à dîner par messire Albrech, et il me fit manger à sa table avec un seigneur Hongrois et un autre Autrichien. Tous ses gens sont à gages, et personne ne mange avec lui que quand on est en prévenu par son maître d'hôtel.
La table étoit carrée. La coutume est qu'on n'y apporte qu'un plat à la fois, et que celui qui s'en trouve le plus voisin en goûte le premier. Cet usage tient lieu d'essai. [Footnote: Chez les souverains on faisoit l'essai des viandes à mesure qu'on les leur servoit, et il y avoit un officier chargé de cette fonction qui, dans l'origine, avoit été une précaution prise contre le poison.] On servit chair et poisson, et sur-tout beaucoup de différentes viandes fort épicées, mais toujours plat à plat.
Après le dîner on me mena voir les danses chez madame la duchesse. Elle me donna un chapeau de fil d'or et de soie, un anneau et un diamant pour mettre sur ma tête, selon la coutume du pays. Il y avoit là beaucoup de noblesse en hommes et en femmes; j'y vis des gens très-aimables, et les plus beaux cheveux qu'on puisse porter.
Quand j'eus été là quelque temps, un gentilhomme nommé Payser, qui, bien qu'il ne fût qu'écuyer, [Footnote: Qui n'étoit pas encore chevalier.] étoit chambellan et garde des joyaux de mondit seigneur d'Autriche, vint de sa part me prendre pour me les montrer. Il me fit voir la couronne de Bohème, qui a d'assez belles pierreries, et entr'autres un rubis, le plus considérable que j'aie vu. Il m'a paru plus gros qu'une grosse datte; mais il n'est point net, et offre quelques cavités dans le fond desquelles on aperçoit des taches noires.
De là ledit garde me mena voir les waguebonnes, [Footnote: Waguebonne, sorte de chariot ou de tour ambulante pour les combats.] que mondit seigneur avoit fait construire pour combattre les Bohémiens. Je n'en vis aucun qui pût contenir plus de vingt hommes; mais on me dit qu'il y en avoit un qui en porteroit trois cents, et auquel il ne falloit pour le traîner que dix-huit chevaux.
Je trouvai à la cour monseigneur de Valse, gentil chevalier, et le plus grand seigneur de l'Autriche après le duc; j'y vis messire Jacques Trousset, joli chevalier de Zoave (Souabe): mais il y en avoit un autre, nommé le Chant, échanson né de l'Empire, qui, ayant perdu à la bataille de Bar un sien frère et plusieurs de ses amis, et sachant que j'étois à monseigneur le duc, me fit épier pour savoir le jour de mon départ et me saisir en Bavière lorsque j'y passerois. Heureusement pour moi monseigneur d'Autriche fut instruit de son projet. Il le congédia, et me fit rester à Vienne plus que je ne comptois, pour attendre le départ de monseigneur de Valse et de messire Jacques, avec lesquels je partis.
Pendant mon séjour j'y vis trois de ces joutes dont j'ai parlé, à petits chevaux et à selles basses. L'une eut lieu à la cour, et les deux autres dans les rues; mais à celles-ci, plusieurs de ceux qui furent renversés tombèrent si lourdement qu'ils se blessèrent avec danger.
Mondit seigneur d'Autriche me fit offrir en secret de l'argent. Je reçus les même offres de messire Albert et de messire Robert Daurestof, grand seigneur du pays, lequel, l'année d'auparavant, étoit allé en Flandre déguisé, et y avoit vu mondit seigneur le duc, dont il disoit beaucoup de bien. Enfin j'en reçus de trèsvives d'un poursuivant Breton-bretonnant (Bas-Breton) nommé Toutseul, qui, après avoir été au service de l'amiral d'Espagne, étoit à celui de mondit seigneur d'Autriche. Ce Breton venoit tous les jours me chercher pour aller à la messe, et il m'accompagnoit par-tout où je voulois aller. Persuadé que j'avois dû dépenser en route tout ce que j'avois d'argent, il vint, peu avant mon départ, m'en présenter cinquante marcs qu'il avoit en émaux. Il insista beaucoup pour que je les vendisse à mon profit; et comme je refusois également de recevoir et d'emprunter, il me protesta que jamais personne n'en sauroit rien.
Vienne est une ville assez grande, bien fermée de bons fossés et de hauts murs, et où l'on trouve de riches marchands et des ouvriers de toute profession. Au nord elle a le Danube qui baigne ses murs. Le pays aux environs est agréable et bon, et c'est un lieu de plaisirs et d'amusemens. Les habitans y sont mieux habillés qu'en Hongrie, quoiqu'ils portent tous de gros pourpoints bien épais et bien larges.
En guerre, ils mettent par-dessus le pourpoint un bon haubergeon, un glaçon, [Footnote: Glaçon ou glachon, sorte d'armure défensive. Les Suisses estoient assez communément habillez de jacques, de pans, de haubergerie, de glachons et de chapeaux de fer à la façon d'Allemagne. (Mat. de Coucy, p. 536.)
En Français on appeloit glaçon une sorte de toile fine qui sans doute étoit glacée. Je soupçonne que le glaçon Allemand étoit une espèce de cotte d'armes faite de plusieurs doubles de toile piquée, comme nos gambisons. Peut-être aussi n'étoit-ce qu'une cuirasse.] un grand chapeau de fer et d'autres harnois à la mode du pays.
Ils ont beaucoup de crennequiniers. C'est ainsi qu'en Autriche et en Bohème on nomme ceux qu'en Hongrie on appelle archers. Leurs arcs sont semblables à ceux des Turcs, quoiqu'ils ne soient ni si bons ni si forts; mais ils ne les manient point aussi bien qu'eux. Les Hongrois tirent avec trois doigts, et les Turcs avec le pouce et l'anneau.
Quand j'allai prendre congé de mondit seigneur d'Autriche et de madame, il me recommanda lui-même à mes deux compagnons de voyage, messire Jacques Trousset et mondit seigneur de Walsce, qui alloit se rendre sur la frontière de Bohème où il commandoit. Il me fit demander de nouveau si j'avois besoin d'argent. Je lui répondis, comme je l'àvois déja fait à ceux qui m'en avoient offert, qu'à mon départ mondit seigneur le duc m'en avoit si bien pourvu qu'il m'en restoit encore pour revenir auprès de lui; mais je lui demandai un saufconduit, et il me l'accorda.
Le Danube, depuis Vienne jusqu'à trois journées pardelà, a son cours dirigé vers le levant; depuis Bude et même au-dessus, jusqu'à la pointe de Belgrade, il coule au midi. Là, entre la Hongrie et la Bulgarie, il reprend sa direction au levant, et va, dit-on, se jeter dans la mer Noire à Mont-Castre.
Je partis de Vienne dans la compagnie de mondit seigneur de Valse et de messire Jacques Trousset. Le premier se rendit à Lints, auprès de son épouse; la second dans sa terre.
Après deux journées de marche nous arrivâmes à Saint-Polquin (Saint Pelten), où se font les meilleurs couteaux du pays. De là nous vînmes à Mélich (Mæleh) sur le Danube, ville où l'on fabrique les meilleures arbalètes, et qui a un très-beau monastère de chartreux; puis à Valse, qui appartient audit seigneur, et dont le château, construit sur une roche élevée, domine le Danube. Lui-même me montra les ornemens d'autel qu'a le lieu. Jamais je n'en ai vu d'aussi riches en broderie et en perles. J'y vis aussi des bateaux qui remontoient le Danube, tirés par des chevaux.
Le lendemain de notre arrivée, un gentilhomme de Bavière vint saluer mondit seigneur de Valse. Messire Jacques Trousset, averti de sa venue, annonça qu'il alloit le faire pendre à une aubépine qui étoit dans le jardin. Mondit seigneur accourut aussitôt, et le pria de ne point lui faire chez lui un pareil affront. S'il vient jusqu'à moi, répondit messire, il ne peut l'échapper, et sera pendu. Ledit seigneur courut donc au devant du gentilhomme; il lui fit un signe, et celui-ci se retira. La raison de cette colère est que messire Jacques, ainsi que la plupart des gens qu'il avoit avec lui, étoit de la secrète compagnie, et que le gentilhomme, qui en étoit aussi, avoit méusé. [Footnote: Probablement il s'agit ici de franc-maçonnerie, et le Bavarois que Trousset vouloit faire pendre étoit un faux frère qui avoit révélé les mystères de la compagnie secrète.]
De Valse nous allâmes à Oens (Ens), sur la rivière de ce nom; à Evresperch, qui est sur le même rivière, et du domaine de l'évêque de Passot (Passau); puis à Lins (Lintz), très-bonne ville, qui a un château sur le Danube, et qui n'est pas éloignée de la frontière de Bohème. Elle appartient à monseigneur d'Autriche, et a pour gouverneur ledit seigneur de Valse.
J'y vis madame de Valse, très-belle femme, du pays de Bohème, laquelle me fit beaucoup d'accueil. Elle me donna un roussin d'un excellent trot, un diamant pour mettre sur mes cheveux, à la mode d'Autriche, et un chapeau de perles orné d'un anneau et d'un rubis. [Footnote: Ces chapeaux, qu'il ne faut pas confondre avec les nôtres, n'étoient que des cercles, des couronnes en cerceau.]
Mondit seigneur de Valse restant à Lintz avec son épouse, je partis dans la compagnie de messire Jacques Trousset, et vins à Erfort, qui appartient au comte de Chambourg. Là finit l'Autriche, et depuis Vienne jusque-là nous avions mis six journées. D'Erfort nous allâmes à Riet, ville de Bavière, et qui est au duc Henri; à Prenne, sur la rivière de Sceine; à Bourchaze, ville avec château sur la même rivière, ou nous trouvâmes le duc; à Mouldrouf, où nous passâmes le Taing. Enfin, après avoir traversé le pays du duc Louis de Bavière, sans être entrés dans aucune de ses ville, nous arrivâmes à Munèque (Munich), la plus jolie petite ville que j'aie jamais vue, et qui appartient au duc Guillaume de Bavière.
A Lanchperch je quittai la Bavière pour entrer en Souabe, et passai par Meindelahan (Mindelheim), qui est au duc; par Mamines (Memingen), ville d'Empire, et de là à Walpourch, l'un des châteaux de messire Jacques. Il ne s'y rendit que trois jours après moi, parce qu'il vouloit aller visiter dans le voisinage quelques-uns de ses amis; mais il donna ordre à ses gens dé me traiter comme ils le traiteroient lui-même.
Quand il fut revenu nous partîmes pour Ravespourch (Rawensburg), ville d'Empire; de là à Martorf, à Mersporch (Mersbourg), ville de l'évêque de Constance, sur le lac de ce nom. Le lac en cet endroit peut bien avoir en largeur trois milles d'Italie. Je le traversai et vins à Constance, où je passai le Rhin, qui commence à prendre là son nom en sortant du lac.
C'est dans cette ville que se sépara de moi messire Jacques Trousset. Ce chevalier, l'un des plus aimable et des plus vaillans de l'Allemagne, m'avoit fait l'honneur et le plaisir de m'accompagner jusque-là pour égard pour mondit seigneur le duc; il m'eût même escorté plus loin, sans un fait d'armes auquel il s'étoit engagé: mais il me donna pour le suppléer un poursuivant, qu'il chargea de me conduire aussi loin que je l'exigerois.
Ce fait d'armes étoit une enterprise formée avec le seigneur de Valse. Tous deux s'aiment comme frères, et il devoient jouter à fer de lance, avec targe et chapeau de fer, selon l'usage du pays, treize contre treize, tous amis et parens. Il est parfaitement muni d'armes pour joutes et batailles. Lui-même me les avoit montrées dans son château de Walporch. Je pris congé de lui, et le quittai avec bien du regret.
De Constance je vins à Etran (Stein), où je passai le Rhin; à Chaufouze (Schaffouse), ville de l'empereur; à Vualscot (Waldshutt); à Laufemberg (Lauffembourg); à Rinbel (Rhinfeld), toutes trois au duc Frédéric d'Autriche, et à Bâle, autre ville de l'Empereur où il avoir envoyé comme son lieutenant le duc Guillaume de Bavière, parce que le saint concile y étoit assemblé.
Le duc voulut me voir, ainsi que madame la duchesse son épouse. J'assistai à une session du concile où furent présens monseigneur le cardinal de Saint-Ange, légat de notre saint père la pape Eugène; sept autres cardinaux, plusieurs patriarches, archevêques et évêques. J'y vis des gens de mondît seigneur le duc, messire Guillebert de Lannoy, seigneur de Villerval, son ambassadeur; maître Jean Germain, et l'évêque de Châlons. J'eus un entretien avec ledit légat, qui me fit beaucoup de questions sur les pays que j'avois vus, et particulièrement sur la Grèce; il me parut avoir fort à coeur la conquête de ce pays, et me recommanda de répéter à mondit seigneur, touchant cette conquête, certaines choses que je lui avois racontées.
A Bâle je quittai mon poursuivant, qui retourna en Autriche; et moi, après avoir traversé la comté de Férette, qui est au duc Frédéric d'Autriche, et passé par Montbéliart, qui est à la comtesse de ce nom, j'entrai dans la comté de Bourgogne (la Franche-comté), qui appartient à monseigneur le duc, et vins à Besançon.
Je le croyois en Flandre, et en conséquence, voulant me rendre près de lui par les marches (frontières) de Bar et de Lorraine, je pris la route de Vésou; mais à Villeneuve j'appris qu'il étoit à l'entrée de Bourgogne, et qu'il avoit fait assiéger Mussi-l'Evêque. Je me rendis donc par Aussonne à Dijon, où je trouvai monseigneur le chancelier de Bourgogne, avec qui j'allai me présenter devant lui. Ses gens étoient au siége, et lui dans l'abbaye de Poitiers.
Je parus en sa présence avec les mêmes habillemens que j'avois au sortir de Damas, et j'y fis conduire le cheval que j'avois acheté dans cette ville, et qui venoit de m'amener en France. Mondit seigneur me reçut avec beaucoup de bonté. Je lui présentai mon cheval, mes habits, avec le koran et la vie de Mahomet en Latin, que m'avoit donnés à Damas, le chapelain du consul de Venise. Il les fit livrer à maître Jean Germain pour les examiner; mais onc depuis je n'en ai entendu parler. Ce maître Jean étoit docteur en théologie: il a été évêque de Châlons-sur-Saone et chevalier de la toison. [Footnote: Jean Germain, né à Cluni, et par conséquent sujet du duc de Bourgogne, avoit plu, étant enfant, à la duchesse, qui l'envoya étudier dans l'Université de Paris, où il se distingua. Le duc, dont il sut gagner la faveur par la suite, le fit, en 1431, chancelier de son ordre de la toison d'or (et non chevalier, comme le dit la Brocquière). L'année suivante il le nomme à l'évêché de Nevers; l'envoya, l'an 1432, ambassadeur à Rome, puis au concile de Bâle, comme l'un de ses représentans. En 1436 il le transféra de l'évèché de Nevers à celui de Châlons-sur-Saone.
Ce que la Brocquière dit de cet évéque annonce de l'humeur, et l'on conçoit que n'entendant point parler des deux manuscrits întéressans qu'il avoit apportés d'Asie, il devoit en avoir. Cependant Germain s'en occupa; mais ce ne fut que pour travailler à les réfuter. A sa mort, arrivée en 1461, il laissa en manuscrit deux ouvrages dont on trouve des copies dans quelques bibliothèques, l'un intitulé, De conceptione beatæ Mariæ virginis, adversus mahometanos et infideles, libri duo; l'autre, Adversus Alcoranum, libri quinque.]
Je me suis peu étendu sur la description du pays depuis Vienne jusqu'ici, parce qu'il est connu; quant aux autres que j'ai parcourus dans mon voyage, si j'en publie la relation j'avertis ceux qui la liront que je l'ai entreprise, non par ostentation et vanité, mais pour instruire et guider les personnes qu'un même desir conduiroit dans ces contrées, et pour obéir à mon très-redouté seigneur monseigneur le duc, qui me l'a ordonné. J'àvois rapporté un petit livret où en route j'écrivois toutes mes aventures quand j'en avois le temps, et c'est d'après ce mémorial que je l'ai rédigée. Si elle n'est pas composée aussi bien que d'autres pourroient le faire, je prie qu'on m'excuse.
* * * * *
The description of a voyage made by certaine ships of Holland into the East
Indies, with their aduentures and successe; together with the description
of the countries, townes, and inhabitantes of the same: who set forth on
the second of Aprill, 1595, and returned on the 14 of August, 1597.
Translated out of Dutch into English, by W. P. [Footnote: London,
imprinted by iohn wolfe, 1598.]
To the right worshipfull Sir Iames Scudamore, Knight.
Right worshipfull, this small treatie (written in Dutch, shewing a late voyage performed by certain Hollanders to the islandes of Iaua, part of the East Indies) falling into my handes, and in my iudgement deserving no lesse commendation then those of our Countreymen, (as Captaine Raimonde in the Penelope, Maister Foxcroft in the Marchant Royall, and M. Iames Lancaster in the Edward Bonauenture, vnto the said East Indies, by the Cape de Bona Sperance, in Anno 1591, as also M. Iohn Newbery, and Raphael Fich ouer land through Siria from Aleppo vnto Ormus and Goa, and by the said Raphael Fitch himselfe to Bengala, Malocca, Pegu, and other places in Anno 1583. as at large appeareth in a booke written by M. RICHARD HACLUTE a Gentleman very studious therein, and entituled the English voyages, I thought it not vnconuenient to translate the same into our mother tongue, thereby to procure more light and encouragement to such as are desirous to trauell those Countries, for the common wealth and commoditie of this Realme and themselues. And knowing that all men are not like affected, I was so bold to shrowd it vnder your worships protection, as being assured of your good disposition to the fauoring of trauell and trauellers, and whereby it hath pleased God to aduance you to that honourable title, which at this present you beare, and so not fitter for the protection of any then your selfe: and as a poore friend wishing all happines and prosperity in all your valiant actions. Which if it please your worshippe to like and accept, it may procure the proceeding in a more large and ample discourse of an East Indian voyage, lately performed and set forth by one Iohn Hughen of Linschoten, to your further delight. Wherewith crauing your fauor, and beseeching God to blesse your worship, with my good Ladie your wife, I most humbly take my leaue:
This 16. of Ianuarie.
1597.
Your Worships to commaunde.
W. PHILLIP.
To the Bayliefes, Burghemaisters, and Counsell of the town of Middelborgh
in Zeelande.
It may well bee thought (Right-worshipfull) as many learned men are of opinion, that the actions and aduentures of the ancients long since done, and performed, haue beene set forth with more show of wonder and strangenesse then they in truth deserued: the reason as I think was, because that in those daies there were many learned and wise men, who in their writings sought by all meanes they could to excell each other, touching the description of Countries and nations: And againe to the contrarie, for want of good Historiographers and writers, many famous actes and trauels of diuers nations and Countries lie hidden, and in a manner buried vnder ground, as wholly forgotten and vnknowne, vnlesse it were such as the Grecians and Romanes for their owne glories and aduantages thought good to declare. But to come to the matter of voyages by sea, it is euident to all the world, what voyage Iason with certaine yong Grecian Princes made to Colchos in the Oriental Countries to winne the golden Fleece, as also the trauels by Hercules performed into Libia in the West partes, to winne the Aurea Mala, or golden apples of Hesperides, which notwithstanding neither for length, daunger, nor profite, are any thing comparable to the nauigations and voyages, that of late within the space of one hundreth years haue been performed and made into the East and West Indies, whereby in a manner there is not one hauen on the sea coast, nor any point of land in the whole world, but hath in time beene sought and founde out. I will not at this present dispute or make an argument, whether the Countries and nations of late yeares found out and discouered, were knowne to the auncients, but this is most certaine, that not any strange worke or aduenture was, or euer shall be performed, but by the speciall grace, fauour and mightie hand of God, and that such are worthy perpetual memory, as with noble minds haue sought to effect, and be the first enterprisers thereof, and with most valiant courages and wisedomes, haue performed such long and dangerous voyages into the East and West Indies, as also such Kinges and Princes, as with their Princely liberalities haue imployed their treasures, shippes, men and munitions to the furtherance and performance of so worthy actes, which notwithstanding in the end turned to their great aduancementes and inriching with great treasures, which by those meanes they haue drawn, and caused in great aboundance to be brought from thence, in such manner, that the King of Spaine nowe liuing, (hauing both the Indies in his possession, and reaping the abundant treasures which yearly are brought out of those countries) hath not only (although couertly) sought all the means he could to bring all Christendome vnder his dominion, but also (that which no King or country whatsoeuer although of greater might then he hath euer done) hee is not ashamed to vse this posie, Nec spe, nec metu. And although the first founders and discouerers of those Countries haue alwayes sought to hinder and intercept other nations from hauing any part of their glorie, yet hereby all nations, and indifferent persons may well know and perceiue the speciall policie, and valour of these vnited Prouinces, in trauelling into both the Indies, in the faces, and to the great grief of their many and mightie enemies. Whereby it is to be hoped, that if they continue in their enterprises begun, they will not onely draw the most part of the Indian treasures into these Countries, but thereby disinherite and spoyle the Countrie of Spayne of her principall reuenues, and treasures of marchandises and traffiques, which she continually vseth and receyueth out of these countries, and out of Spayne are sent into the Indies, and so put the King of Spaine himselfe in minde of his foolish deuise which he vseth for a posie touching the new world, which is, Non sufficit orbis, like a second Alexander magnus, desiring to rule ouer all the world, as it is manifestly knowne. And because this description is fallen into my handes, wherein is contayned the first voyage of the Low-countrymen into the East Indies, with the aduentures happened vnto them, set downe and iustified by such as were present in the voyage, I thought it good to put it in print, with many pictures and cardes, whereby the reader may the easilier perceyue and discerne, the natures, apparels, and fashions of those Countries and people, as also the manner of their shippes, together with the fruitfulnesse and great aboundance of the same, hoping that this my labour will not onely be acceptable vnto all Marchants and Saylers, which hereafter meane to traffique into those Countries, but also pleasant and profitable to all such as are desirous to looke into so newe and strange things, which neuer heretofore were knowne vnto our nation. And againe for that all histories haue their particular commoditie, (specially such as are collected and gathered together) not by common report, from the first, seconde, or thirde man, but by such as haue seene and beene present in the actions, and that are liuing to iustifie and verifie the same: And although eloquence and words well placed in shewing a history, are great ornamentes and beautifyinges to the same, yet such reports and declarations are much more worthy credite, and commendabler for the benefit of the commonwealth, which are not set down or disciphered by subtill eloquence, but showne and performed by simple plaine men, such as by copiousnesse of wordes, or subtiltie do not alter or chaunge the matter from the truth thereof, which at this day is a common and notorious fault in many Historiographers: And thinking with myselfe to whome I were best to dedicate the same, I found it not fitter for any then for the right worshipfull Gouernours of this famous Towne of Middelborgh, wherein for the space of 19 yeares I haue peaceably continued, specially because your worships do not onely deale with great store of shipping, and matter belonging to nauigation, but are also well pleased to heare, and great furtherers to aduance both shipping and traffiques, wherein consisteth not onely the welfare of all marchants, inhabitants, and cittizens of this famous City, but also of all the commonwealth of the vnited Prouinces, hoping your worships wil not onely accept this my labour, but protect and warrantise the same against all men: Wherewith I beseech God to blesse you with wisedome, and godly policie, to gouerne the Commonwealth: Middleborgh this 19 of October 1597.
Your worships seruant to command
BERNARDT LANGHENEZ.
A briefe description of a voyage performed by certaine Hollanders, to and
from the East Indies, with their aduentures and successe.
The ancient Historiographers and describers of the world haue much commended, and at large with great prayse set downe the diuers and seuerall voyages of many noble and valiant Captains (as of Alexander Magnus, Seleucus, Antiochus, Patrocles, Onesecritus) into the East Indies, which notwithstanding haue not set downe a great part of those coontries [sic--KTH], as not being as then discouered, whereby it is thought and iudged by some men, that India is the full third part of all the world, because of the great Prouinces, mighty citties and famous Islands (full of costly marchandises, and treasures from thence brought into all partes of the worlde) that are therein: Wherein the auncient writers were very curious, and yet not so much as men in our age: They had some knowledge thereof, but altogether vncertaine, but we at this day are fully certified therein, both touching the countreys, townes, streames and hauens, with the trafiques therein vsed and frequented, whereby all the world, so farre distant and seperated from those strange nations, are by trade of marchandises vnited therevnto, and therby commonly knowne vnto them: The Portingalles first began to enterprise the voyage, who by art of nauigation (in our time much more experienced and greater then in times past, and therefore easilier performed) discouered those wild Countries of India, therein procuring great honour to their King, making his name famous and bringing a speciall and great profite of all kindes of spices into their Countrie, which thereby is spread throughout all the worlde, yet that sufficed not, for that the Englishmen (not inferiour to any nation in the world for arte of nauigation) haue likewise vndertaken the Indian voyage, and by their said voyages into those Countries, made the same commonly knowne vnto their Country, wherein Sir Frances Drake, and M. Candish are chiefly to bee commended, who not onely sayled into the East Indies, but also rounde about the world, with most prosperous voyages, by which their voyages, ours haue beene furthered and set forwarde, for that the condition of the Indies is, that the more it is sayled into, the more it is discovered, by such as sayle the same, so strange a Countrey it is: So that besides the famous voyages of the Countries aforesaid, in the ende certain people came into Holland (a nation wel known) certifying them, that they might easily prepare certaine shippes to sayle into the East Indies, there to traffique and buy spyces etc. By sayling straight from Hollande, and also from other countries bordering about it, with desire to see strange and rich wares of other Countries, and that should not be brought vnto them by strangers, but by their owne countrey men, which some men would esteeme to be impossible, considering the long voyage and the daungers thereof, together with the vnaccustomed saylinges and little knowledge thereof by such as neuer sayled that way, and rather esteeme it madnesse, then any point of wisedome, and folly rather then good consideration. But notwithstanding wee haue seene foure ships make that voyage, who after many dangers hauing performed their voyage, returned againe and haue brought with them those wares, that would neuer haue beene thought coulde haue beene brought into these countries by any Holland ships; but what shoulde I herein most commende eyther the willingnesse and good performance of the parties, or the happinesse of their voyage? whereof that I may giue the reader some knowledge, I will shew what I haue hearde and beene informed of, concerning the description of the Countries, customes, and manners of the nations, by them in this voyage seene and discouered, which is as followeth.
In the yeere of our Lord 1595. vpon the 10. day of the month of March, there departed from Amsterdam three ships and a Pinnace to sayle into the East Indies, set forth by diuers rich Marchantes: The first called Mauritius, of the burthen of 400. tunnes, hauing in her sixe demie canon, fourteene Culuerins, and other peeces, and 4. peeces to shoot stones, and 84. men: the Mayster Iohn Moleuate, the Factor Cornelius Houtman: The second named Hollandia, of the burthen of 400. tunnes, having 85. men, seuen brasse peeces, twelue peeces for stones, and 13. iron peeces, the Mayster Iohn Dignums, the Factor Gerrit van Buiningen, the thirde called Amsterdam, of the burthen of 200. tuns, wherein were 59. men, sixe brasse peeces, ten iron peeces, and sixe peeces for stones, the Mayster Iohn Iacobson Schellinger, the Factor Reginer van Hel: The fourth being a Pinnace called the Doue, of the burthen of 50. tunnes, with twenty men, the Mayster Simon Lambertson: [Sidenote: When and how the ships set saile.] Which 4. ships vpon the 21. of the same moneth came vnto the Tassel, where they stayed for the space of 12. daies to take in their lading, and the seconde of Aprill following, they set saile with a North east winde and following on their course the fourth of the same moneth they ['the' in source text--KTH] passed the heades; The sixt they saw Heyssant, the 10. of April they passed by the Barles of Lisbon: With an East and North East wind, the 17. of Aprill they discouered two of the Islands of Canaries: The 19. Palm, and Pic, Los Romeros, and Fero: The 25. of Aprill they saw Bona visita, the 16. they ankered vnder Isole de May: The 27. they set sayle againe and held their course South Southeast. The 4. of May, we espied two of the King of Spaines ships, that came from Lisbone, and went for the East Indies, about 1000. or 1200. tunnes each ship, with whom we spake, and told them that we were bound for the straights of Magellanes, but being better of sayle then they wee got presently out of their sight. The 12. of May being vnder fiue degrees on this side the Equinoctiall line, we espyed fiue ships laden with Sugar, comming from the Island of S. Thomas, and sayled for Lisbone, to whome we gaue certaine letters, which were safely deliuered in Holland. [Sidenote: Their victuailes stunke and spoyled.] Departing from them and keeping on our course, vpon the fourth of Iune we passed the Equinoctial line, where the extreame heat of the ayre spoyled all our victuailes: Our flesh and fishe stunke, our Bisket molded, our Beere sowred, our water stunke, and our Butter became as thinne as Oyle, whereby diuers of our men fell sicke, and many of them dyed; but after that we learned what meat and drinke we should carrie with vs that would keepe good. [Sidenote: They passed the sandes of Brasilia.] The 28 of Iune we passed the sandes of Brasill, by the Portingalles called Abrolhos, which are certaine places which men must looke warely vnto, otherwise they are very dangerous.
These sandes lie vnder 18. degrees, and you must passe betweene the coast of Guine and the sandes aforesaid, not going too neer eyther of them, otherwise close by the Coast there are great calmes, thunders, raines and lightnings, with great stormes, harde by the sands men are in daunger to be cast away: and so sayling on their course, first East South East, then East and East and by North. Vpon the seconde of Iuly wee passed Tropicus Cancri, vnder 23. degrees, and 1/2. The 13. of the same Month, we espied many blacke birdes. [Sidenote: Tokens of the Cape de bona Sperance.] The 19. great numbers of white birdes, and the 20. a bird as bigge as a Swan, whereof foure or fiue together is a good signe of being neere the Cape de bona Sperance. These birdes are alwaies about the said Cape, and are good signes of being before it.
The second of August we saw the land of the Cape de bona Sperance, and the fourth of the same Month we entered into a hauen called Agne Sambras, where wee ankered, and found good depth at 8. or 9. fadome water, sandy ground.
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The Principal Navigations, Voyages, Traffiques and Discoveries of the English Nation — Volume 10Chapter XI: Part 11
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