Chapter LII: Appendix (3)
Il m'est arrivé ici une scène assez bizarre, mais qui prouve combien vos employés, mes confrères, font bien leur devoir.
Je vous demanderai la permission de vous rapporter notre conversation et les réflexions que nos réponses mutuelles nous suggéraient; car mon confrère m'a communiqué les siennes.
J'étais allé au café prendre ma demi-tasse, parce que cela me donne des idées, agrandit l'imagination; car vous sentez que nous ne pouvons jamais avoir trop d'imagination. Je prenais donc mon café sur la table qui est près du poêle ... excellente place pour un observateur! On domine tout, rien ne vous échappe; on est à peu près caché par le tuyau, et, grâce à cet abri protecteur, on voit sans être vu.
Le café était assez mal composé: des marchands, quelques sous-officiers, de petites gens enfin. Je perdais mon temps, lorsqu'un grand monsieur d'assez mauvaise mine entra dans le café; ses regards observateurs le parcoururent dans tous les sens; puis il choisit une table dans un coin écarté, et demanda d'une voix de stentor ... devinez, monsieur le préfet ... j'ose à peine vous le dire! Il demanda _le Constitutionnel!_ Vous sentez bien qu'en province, surtout, quand on demande un journal comme celui-là, on est très suspect. Aussi, je m'approchai d'un air engageant, et lui souris agréablement.
Écoutez, monsieur le préfet; c'est une espèce de scène de comédie.
L'HOMME-MOUCHE.--Monsieur voudrait-il me passer le journal après lui?
L'INCONNU.--Certainement, monsieur, avec plaisir ... _(À part.)_ Voilà un gaillard qui fait un bien mauvais choix en fait de journaux! Tachons d'engager la conversation.... (_Haut_.) Monsieur va bien s'ennuyer en attendant! s'il prenait un autre journal?...
L'HOMME-MOUCHE.--Monsieur, je vous avouerai que je ne lis que celui-là.
L'INCONNU, _à part._--Diable! que celui-là.... Attention! Cet homme est suspect. (_Haut_.) Monsieur a bien raison: c'est le seul, l'unique qui pense bien.... Seulement, je lui voudrais un peu plus d'énergie.
L'HOMME-MOUCHE, _à part._--Ceci devient sérieux, trés-sérieux!... _(Haut.)_ Certainement, monsieur, je lui voudrais beaucoup plus d'énergie.... Car entre nous, ça va mal, très-mal ... n'est-ce pas?
L'INCONNU.--Hum! hum!
L'HOMME-MOUCHE, _à part._--J'espère que c'est clair! _(Haut.)_ Parbleu! je le crois bien! ce M. de V***, entre nous, c'est un....
L'INCONNU, _à part._--Plus de doute! _(Haut.)_ Comment donc! et ce M. de C***, c'est un paresseux!
L'HOMME-MOUCHE, _à part.--_Je ne puis décidément plus longtemps supporter un langage aussi opposé à la morale publique.... _(Haut.)_ Monsieur, je suis désolé, mais j'ai une triste fonction à remplir ... à remplir envers vous, vu votre manière de penser....
L'INCONNU.--Eh bien, monsieur?
L'HOMME-MOUCHE.--Eh bien, monsieur, je vous arrête!
L'INCONNU.--Monsieur, ne plaisantez pas avec des choses aussi sacrées! Dans cet instant, je suis moi-même disposé à vous arrêter.
L'HOMME-MOUCHE.--Comment! m'arrêter?... Monsieur, connaissez-vous ce signe respectable et respecté? le connaissez-vous?
L'INCONNU.--Quoi! vous seriez?...
L'HOMME-MOUCHE.--Comme vous dites!
L'INCONNU, _montrant sa carte._--Le tour est charmant!...
L'HOMME-MOUCHE.--Comment! vous êtes aussi un m....?
L'INCONNU.--Parole d'honneur ... foi d'honnête homme!
L'HOMME-MOUCHE.--Touchez là, monsieur! Sans vous flatter, vous avez été charmant: impossible de réunir plus d'esprit, de finesse et de pénétration!
L'INCONNU.--Et vous donc! comme vous lancez le mot de temps en temps!
L'HOMME-MOUCHE.--Et votre _hum! hum!_ quelle profondeur, quel génie dans votre _hum!_
L'INCONNU.--Et puis, il faut l'avouer, vous avez tout à fait le ton de bonne compagnie: je vous prenais au moins pour un courtier marron!
L'HOMME-MOUCHE.--Vous êtes trop indulgent!... Si un petit verre pouvait vous être agréable!...
L'inconnu accepta le petit verre, et me mit au fait de quelques petites intrigues d'en je vous donnerai connaissance.
Vous voyez, monsieur le préfet, avec quel zèle nous nous occupons du bien public.
J'attends de nouveaux ordres.
J'ai l'honneur d'être, etc., L'HOMME-MOUCHE
QUATRIÈME ET DERNIÈRE LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE
_A Monsieur le préfet_ * * *
MONSIEUR LE PRÉFET,--Vous avez été instruit de l'accident qui m'a forcé de revenir dans la capitale: ça commence à aller un peu mieux; seulement, les reins sont encore bien faibles.... Enfin, n'y pensons plus!... mais je l'ai échappé belle; une canne grosse comme le bras! Ah! ciel! j'en frissonne encore....
Revenons à nos affaires.
Comme, dans la capitale, chaque instant offre un sujet d'observation, je vais tout bonnement vous tracer un petit journal de ma journée.
Je me suis levé à neuf heures; j'ai appelé mon petit Brisquet.... Quel bon chien! quel chien estimable! monsieur le préfet, vous n'en avez pas d'idée. D'abord, il _rapporte_ très-bien; il a un nez ... quel nez! il sent un suspect d'une lieue à la ronde ... et il arrête supérieurement!... je ne fais pas mieux.
J'ai été déjeuner dans un cabaret de la rue Montorgueil. Un cabaret! direz-vous, monsieur le préfet; quel mauvais genre!... Comment un homme de bon ton peut-il fréquenter un tel endroit? Eh bien, détrompez-vous: ce cabaret est quelquefois le rendezvous de jeunes élégants du café de _Paris_, qui viennent y manger des huîtres fraîches et boire du vin blanc. J'attendis quelque temps. Rien ne me paraissait digne de fixer mon attention, lorsque j'entendis du bruit dans l'escalier, et que je vis monter quatre jeunes gens; ils avaient l'air un peu défait: leur toilette était négligée.... J'y suis: ils sortent du bal, du jeu, etc., etc. Écoutons.
--Que demanderons-nous?
--Des huîtres, du vin blanc et une soupe au madère.
--Pas autre chose?
--Ici, il n'y a que cela de supportable.... A propos, mon cher, sais-tu qu'on devrait faire fermer ces maisons honnêtes oû l'on vous vole votre argent, et dont les maîtresses vivent du produit du flambeau! Autrefois, si l'on y allait, on était sûr au moins d'y trouver bonne compagnie ... en hommes; mais, maintenant, qu'y voyez-vous? Des gens fardés, des fripons et même des mouchards!
J'irai là, monsieur le préfet.
L'entretien roula sur les femmes, les chevaux ... le vocabulaire ordinaire de ces messieurs. Ils s'en allèrent en se donnant rendezvous pour le bal de l'Opéra.
J'allai faire un tour aux Tuileries, aux Champs-Élysées ... voir si je ne pourrais pas mal interpréter un pantalon ... ou dénoncer un chapeau. Oui, monsieur le préfet ... n'avons-nous pas eu les habillements politiques: les quirogas, les bolivars, etc.? Je ne remarquai qu'un gros monsieur en _trois-pour-cent_; j'eus d'abord envie de faire quelque attention à lui; mais j'appris qu'il arrivait de province.... Alors, je vis qu'il était coiffé sans intention politique.
Je fus à la Bourse: c'étaient, comme à l'ordinaire, des entrepreneurs en faillite, des goujats se vendant trois ou quatrecent mille livres de rente, et s'empruntant trente sous pour aller dîner!
Cinq heures sonnèrent. Je me rendis au café _Anglais._ Quel désappointement pour un observateur! J'arrive, je me trouve seul; j'espère que la foule va arriver: personne ne vient, excepté un monsieur qui demande un poulet à la Marengo, et un autre un potage à la Colbert.... À la Colbert! il me semble que c'est un peu insultant pour M. de V***; nous verrons. Mais, comme ils étaient seuls, il n'y eut pas de conversation.
Je fus, de là, aux Variétés. Rien de marquant. Mauvaise journée, monsieur le préfet; elle finira mal. Cependant, j'y pense, vous avez toléré une chose bien extraordinaire: votre M. Odry, avec sa chanson des gendarmes! Mais c'est direct, cela, monsieur le préfet, c'est direct.... Les gendarmes n'obéissent qu'à l'impulsion qu'on leur donne; cette impulsion est produite par un autre; remontez à la source, et vous verrez que rien n'est sacré pour M. Odry!
En sortant du spectacle, je fus dans une maison de jeu. Il n'y a guère à observer dans ces endroits (aussi c'est de l'un d'eux que je vous écris, ne sachant que faire de mon temps), parce que les croupiers, etc., sont nos confrères.... Mais quelquefois on voit le jeune homme s'y présenter pour la première fois.... Il rougit, porte à la ronde des yeux timides, et tremble de rencontrer un regard de connaissance; sa vue s'arrête surtout avec crainte sur le banquier ... Si on allait l'expulser, l'empêcher de perdre l'or, fruit d'un emprunt usuraire!...
Le banquier m'appelle; justement, il venait d'entrer un de ces jeunes gens.
--Mon cher, me dit-il (je connais beaucoup ce banquier, nous avons _servi_ ensemble), ce jeune homme a de l'or, beaucoup d'or! mes renseignements sont pris; mais il est timide, il tente la fortune d'une main tremblante. Donnez-lui l'exemple; rendez-nous ce petit service; car, vous savez, vous et nous, c'est tout un. Prenez ces dix mille francs; jouez comme vous voudrez; perdez, gagnez: l'exemple agira sur lui, et il mordra à l'hameçon!
Je pris les billets.... Le banquier s'apprêta à lancer la bienheureuse boule. Le confrère a un poignet d'enfer; c'est comme un coup de pistolet, et ...
(Ici, le manuscrit est interrompu; on lit la lettre suivante:)
MONSIEUR LE PRÉFET,--L'Homme-Mouche n'est plus! un malheur effroyable vient d'arriver! Le banquier allait lancer la fatale boule de roulette; mais, au moment où son bras vigoureux lui donnait l'impulsion, elle lui a échappé des mains, est allée frapper à la tête notre malheureux ami, et il est tombé mort dans mes bras, victime de son attachement à ses devoirs.
Quelle perte, monsieur le préfet!
Je vous envoie ci-jointe une lettre, sa carte, sa médaille, etc., etc.
Si vous aviez de confiance en moi pour me donner sa place (car il avait un grade au-dessus de moi), je vous en aurais la plus grande obligation.... Il y a huit ans que je végète dans les emplois, et, étant aussi bien élevé que le défunt, je puis prétendre à le remplacer.
J'ai l'honneur d'être, etc.
TRANSLATOR'S NOTE
The Brussels edition of the Memoirs, which has been taken as the basis of this translation, ends with p. 571 of the present volume. The three chapters which follow are taken from the eighth volume of the Paris edition of the _Souvenirs,_ 1855, in order to arrive at a more convenient finish. The last chapter of the eighth volume of the Paris edition has been here omitted, as it concerns itself mainly with a recapitulation of the story of the Wars of the Roses.
End of Project Gutenberg's My Memoirs, Vol. VI, 1832-1833, by Alexandre Dumas
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My Memoirs, Vol. VI, 1832 to 1833Chapter LII: Appendix (3)
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