Chapter LI: Appendix (2)
Les partisans de la censure nous disent: "Oui, elle a été mal exercée jusqu'ici; mais on peut l'améliorer." Comment l'améliorer? On n'indique guère qu'un moyen: faire exercer la censure par des personnages considérables, des membres de l'Institut, de l'Assemblée nationale, et autres, qui fonctionneront au nom du gouvernement, avec une certaine indépendance, dit-on, une certaine autorité, et, à coup sûr, une grande honorabilité. Il n'y a à cela qu'une petite objection, c'est que c'est impossible....
Croyez-moi, n'accouplez jamais ce mot, qui est si noble, l'Institut de France, avec ce mot qui l'est si peu, la censure!
Dans votre comité de censure, mettez-vous des membres de l'Assemblée nationale élus par cette assemblée? Mais, d'abord, j'espère que l'Assemblée refuserait tout net; et puis, si elle y consentait, en quoi elle aurait grand tort, la majorité vous enverrait des hommes de parti qui vous feraient de belle besogne!
Pour commission de censure, vous bornerez-vous à prendre la commission des théâtres? Il y a un élément qui y serait nécessaire; eh bien! cet élément n'y sera pas. Je veux parler des auteurs dramatiques. Tous refuseront, comptez-y. Que sera alors votre commission de censure? Ce que serait une commission de marine sans marins.
Difficultés sur difficultés. Mais je suppose votre commission composée, soit; fonctionnera-t-elle? Point. Vous figurez-vous un représentant du peuple, un conseiller d'État, un conseiller à la cour de cassation, allant dans les théâtres, et s'occupant de savoir si telle pièce n'est pas faite plutôt pour éveiller des appétits sensuels que des idées élevées. Vous les figurez-vous assistant aux répétitions, et faisant allonger les jupes des danseuses? Pour ne parler que de la censure du manuscrit, vous les figurez-vous marchandant avec l'auteur la suppression d'un coq-à-l'âne ou d'un calembour?
Vous me direz: "Cette commission ne jugera qu'en appel." De deux choses l'une: ou elle jugera en appel sur tous les détails qui feront difficulté entre l'auteur et les censeurs inférieurs, et l'auteur ne s'entendra jamais avec les censeurs inférieurs: autant alors, ne faire qu'un degré; ou bien elle se bornera, sans entrer dans les détails, à accorder ou à refuser l'autorisation: alors, la tyrannie sera plus grande qu'elle n'a jamais été.
Tenez, renonçons à la censure, et acceptons résolûment la liberté. C'est le plus simple, le plus digne et le plus sûr.
En dépit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en présence de la liberté de la presse, je ne puis redouter la liberté des théâtres. La liberté de la presse présente, à mon avis, dans une mesure beaucoup plus considérable, tous les inconvénients de la liberté du théâtre.
Mais liberté implique responsabilité. A tout abus, il faut la répression. Pour la presse, je viens de le rappeler, vous avez le jury; pour le théâtre, qu'aurez-vous?
La cour d'assises? des tribunaux ordinaires? Impossible.
Les délits que l'on peut commettre par la voie du théâtre sont de toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volontairement un auteur écrivant dans une pièce des choses contraires aux mœurs; il y a, ensuite, les délits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en ajoutant aux paroles, par des gestes ou des inflexions de voix, un sens répréhensible qui n'est pas celui de l'auteur.
Il y a les délits du directeur, par exemple: des exhibitions de nudités sur la scène; puis les délits du décorateur, résultant de certains emblèmes dangereux ou séditieux mêlés à une décoration; puis ceux du costumier, puis ceux du coiffeur ... oui, du coiffeur: un toupet peut être factieux; une paire de favoris a fait défendre _Vautrin._ Enfin, il y a les délits du public: un applaudissement qui accentue un vers, un sifflet qui va plus haut que l'acteur, et plus loin que l'auteur.
Comment votre jury, composé de bons bourgeois, se tirera-t-il de là?
Comment démêlera-t-il ce qui est à celui-ci, et ce qui est à celui-là? le fait de l'auteur, le fait du comédien, et le fait du public? Quelquefois le délit sera un sourire, une grimace, un geste. Transporterez-vous les jurés au théâtre pour le juger? Ferez-vous siéger la cour d'assises au parterre?
Supposez-vous,--ce qui, du reste, ne sera pas,--que les jurys, en général, se défiant de toutes ces difficultés, et voulant arriver à une répression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas grand'chose aux délits de théâtre, suivront aveuglement les indications du ministère public, et condamneront, sans broncher, sur ouï-dire? Alors, savez-vous ce que vous aurez fait? Vous aurez créé la pire des censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant devant les arrêts qui seraient leur ruine, mutileront la pensée, et supprimeront la liberté.
Vous êtes placés entre deux systèmes impossibles: la censure préventive, que je vous défie d'organiser convenablement; la censure répressive, la seule admissible maintentant, mais qui échappe aux moyens du droit commun.
Je ne vous qu'une manière de sortir de cette double impossibilité.
Pour arriver à la solution, reprenons le système théâtral tel que je vous l'ai indiqué. Vous avez un certain nombre de théâtres subventionnés; tous les autres sont livres à l'industrie privée; à Paris, il y a quatre théâtres subventionnés par le gouvernement, et quatre par la ville.
L'état normal de Paris ne comporte pas plus de seize théâtres. Sur ces seize théâtres, la moitié sera donc sous l'influence directe du gouvernement ou de la ville; l'autre moitié fonctionnera sous l'empire des restrictions de police et autres que dans votre loi vous imposerez à l'industrie théâtrale.
Pour alimenter tous ces théâtres et ceux de la province, dont la position sera analogue, vous aurez la corporation des auteurs dramatiques, corporation composée d'environ trois cents personnes, et ayant un syndicat.
Cette corporation a le plus sérieux intérêt à maintenir le théâtre dans la limite où il doit rester pour ne point troubler la paix de l'État et l'honnêteté publique. Cette corporation, par la nature même des choses, a sur ses membres un ascendant disciplinaire considérable. Je suppose que l'État reconnaît cette corporation, et qu'il en fait son instrument.
Chaque année, elle nomme dans son sein un conseil de prud'hommes, un jury. Ce jury, élu au suffrage universel, se composera de huit ou dix membres;--ce seront toujours, soyez-en sûrs, les personnages les plus considérés et les plus considérables de l'association.
Ce jury, que vous apellerez _jury de blâme,_ ou de tout autre nom que vous voudrez, sera saisi, soit sur la plainte de l'autorité publique, soit sur celle de la commission dramatique elle même, de tous les délits de théâtre commis par les auteurs, les directeurs, les comédiens. Composé d'hommes spéciaux, investi d'une sorte de magistrature de famille, il aura la plus grande autorité, il comprendra parfaitement la matière, il sera sévère dans la répression, et il saura superposer la peine au délit.
Le jury dramatique juge les délits; s'il les reconnaît, il les blâme; s'il blâme deux fois, il y a lieu à la suspension de la pièce, et à une amende considérable, qui peut, si elle est infligée à un auteur, être prélevée sur les droits d'auteur recueillis par les agents de la société.
Si un auteur est blâmé trois fois, il y a lieu à le rayer de la liste des associés. Cette radiation est une peine très-grave: elle n'atteint pas seulement l'auteur dans son honneur, elle l'atteint dans sa fortune, elle implique pour lui la privation à peu près complète de ses droits de province.
Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant le jury dramatique? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auteur traduit devant le jury se défendra; s'il est blâmé, il sera profondément affecté par ce blâme, et, soyez tranquilles, je connais l'esprit de cette excellente et utile association, vous n'aurez pas de récidives.
Vous aurez donc ainsi, dans le sein de l'association dramatique elle-même, les gardiens les plus vigilants de l'intérêt public.
C'est la seule manière possible d'organiser la censure répressive. De cette manière vous conciliez les deux choses qui font tout le problème: l'intérêt de la société et l'intérêt de la liberté....
En dehors du syndicat de l'ordre des auteurs dramatiques, il y aura aussi un juge qui veillera à la police de l_'audience,_ à la dignité de la représentation; ce juge, ce sera le public. Sa puissance est grande et sérieuse; elle sera plus sérieuse encore quand il se sentira réellement investi d'une sorte de magistrature par la liberté même. Ce juge a puissance de vie et de mort; il peut faire tomber la toile, et alors tout est dit.
M. LE PRÉSIDENT.--Mais ce juge n'est pas un, la majorité décidera, la minorité protestera, et une lutte personnelle s'engagera pour trancher la question.
M. SOUVESTRE.--Les troubles seront plus rares que vous ne le croyez. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé au Vaudeville dans ces derniers temps. On y jouait des pièces faites pour exciter la passion et la répulsion d'une partie de la population parisienne. La majorité du public s'est prononcée en faveur de ces pièces; la minorité s'est retirée, s'inclinant ainsi devant le jugement de la majorité. Des faits analogues seront de plus en plus communs à mesure qu'on s'habituera à la liberté du théâtre.
M. LE CONSEILLER BÉHIC.--L'organisation de la censure répressive, telle que la propose M. Victor Hugo, présente une difficulté dont je le rends juge. On ne peut, maintenant, faire partie de l'association des auteurs dramatiques qu'après avoir fait jouer une pièce. M. Victor Hugo propose de maintener ces conditions ou des conditions analogues d'incorporation. Quel système répressif appliquera-t-il alors à la première pièce d'un auteur?
M. VICTOR HUGO.--Le système de droit commun, comme aux pièces de tous les auteurs qui ne feront pas partie de la société, la répression par le jury.
M. LE CONSEILLER BÉHIC.--J'ai une autre critique plus grave à faire au système de M. Victor Hugo. Toute personne qui remplit des conditions déterminées a droit de se faire inscrire dans l'ordre des avocats. De plus, les avocats peuvent seuls plaider. Si un certain esprit littéraire prédominait dans votre association, ne serait-il pas à craindre qu'elle repoussât de son sein les auteurs dévoués à des idées contraires, ou même que ceux-ci ne refusassent de se soumettre à un tribunal évidemment hostile, et aimassent mieux se tenir en dehors? Ne risque-t-on pas de voir alors, en dehors de la corporation des auteurs dramatiques, un si grand nombre d'auteurs, que son syndicat deviendrait impuissant à réaliser la mission que lui attribue M. Victor Hugo?
M. SCRIBE.--Je demande la permission d'appuyer cette objection par quelques mots. Il y a des esprits indépendants qui refuseront d'entrer dans notre association précisément parce qu'ils craindront une justice disciplinaire, à laquelle il n'y aura pas chance d'échapper, et ceux-là seront sans doute les plus dangereux.
J'irai plus loin. Si vous attributez à notre association le caractère que lui veut M. Victor Hugo, vous changez le nature du contrat qui nous unit, et que nous avons souscrit. Or, je suis persuadé que, dès que ce changement aura lieu, beaucoup de nos confrères se sépareront de nous immédiatement: il y en a plusieurs que trouvent déjà bien lourd le joug si léger que leur imposent nos conventions mutuelles.
Du reste, il y a, dans le système de M. Victor Hugo, des idées larges et vraies, qu'il me semble bon de conserver dans le système préventif, le seul qui, selon moi, puisse être établi avec quelque chance de succès. Il n'est personne de ceux qui veulent l'établir dans la nouvelle loi qui ne le veuille avec des garanties qu'il n'a jamais eues jusqu'ici. Je suppose la censure à deux degrés. Ne pourrait-on pas composer la commission d'appel de personnes considérables de professions diverses, parmi lesquelles se trouveraient, en certain nombre, des auteurs dramatiques élus par le suffrage de leurs confrères?
Si ces auteurs étaient désignés par le ministre, par le directeur des beaux-arts, ils n'accepteraient sans doute pas; mais, nommés par leurs confrères, ils accepteront. J'avais soutenu le contraire en combattant le principe de M. Souvestre; les paroles de M. Victor Hugo m'ont fait changer d'opinion. Celui de nous qui serait élu ainsi ne verrait pas de honte à exercer les fonctions de censeur; il s'en ferait même honneur, car il sentirait qu'elles lui ont été confiées, non pour opprimer, mais pour protéger et défendre les auteurs dramatiques.
M. VICTOR HUGO.--Personne n'accepterait. Les auteurs dramatiques consentiront à exercer la censure répressive, parce que c'est une magistrature; ils refuseront d'exercer la censure préventive, parce que c'est une police.
J'ai dit les motifs qui, à tous les points de vue, me font repousser la censure préventive; je n'y reviens pas.
Maintenant, j'arrive à cette objection, que m'a faite M. Béhic, et qu'a appuyée M. Scribe. On m'a dit qu'un grand nombre d'auteurs dramatiques pourraient se tenir, pour des motifs divers, en dehors de la corporation, et qu'alors mon but serait manqué.
Cette difficulté est grave. Je n'essayerai point de la tourner; je l'aborderai franchement, en disant ma pensée tout entière. Pour réaliser la réforme, il faut agir rigoureusement, et mêler à l'esprit de liberté l'esprit de gouvernement. Pourquoi voulez-vous que l'État, au moment de donner une liberté considérable, n'impose pas des conditions aux hommes appelés à jouir de cette liberté? L'État dira: "Tout individu qui voudra faire représenter une pièce sur un théâtre du territoire français pourra la faire représenter sans la soumettre à la censure; mais il devra être membre de la société des auteurs dramatiques." Personne, de cette manière, ne restera en dehors de la société: personne, pas même les nouveaux auteurs, car on pourrait exiger, pour l'entrée dans la société, la composition, et non la représentation, d'une ou plusieurs pièces.
Le temps me manque ici pour dire ma pensée dans toute son étendue; je la compléterai ailleurs et dans quelque autre occasion. Je voudrais qu'on organisât une corporation, non pas seulement de tous les auteurs dramatiques, mais encore de tous les lettrés. Tous les délits de presse auraient leur répression dans les jugements des tribunaux d'honneur de la corporation. Ne sent-on pas tous les jours l'inefficacité de la répression par les cours d'assises?
Tout homme qui écrirait et ferait publier quelque chose serait nécessairement compris dans la corporation des gens de lettres. A la place de l'anarchie qui existe maintenant parmi nous, vous auriez une autorité; cette autorité servirait puissamment à la gloire et à la tranquillité du pays.
Aucune tyrannie dans ce système: l'organisation. A chacun la liberté entière de la manifestation de sa pensée, sauf à l'astreindre à une condition préalable de garantie qu'il serait possible à tous de remplir.
Les idées que je viens d'exprimer, j'y crois de toute la force de mon âme; mais je pense, en même temps, qu'elles ne sont pas encore mûres. Leur jour viendra; je le hâterai pour ma part. Je prévois les lenteurs: je suis de ceux qui acceptent sans impatience la collaboration du temps.
M. ÉMILE SOUVESTRE.--Avant l'arrivée de M. Victor Hugo dans le sein de la commission, et sans connaître les moyens qu'il supposait nécessaires pour organiser la censure répressive, j'avais émis des idées analogues à celles qu'il vient de développer. Cette rencontre fortuite est pour moi un motif nouveau et puissant de ne voir le port que là où je l'ai indiqué: je pense qu'elle aura frappé la commission.
Je dois ajouter qu'on n'aurait pas autant de peine à établir un tribunal disciplinaire de gens de lettres ou d'auteurs dramatiques que le croit M. Scribe; maintenant, avec notre organisation imparfaite, très-souvent les bureaux de ces sociétés rendent des sentences arbitrales aux-quelles les parties se soumettent très-volontiers. C'est déjà un commencement de juridiction.
M. LE CONSEILLER DEFRESNE.--Ce que M. Victor Hugo et M. Souvestre demandent, c'est tout bonnement l'établissement d'une jurande ou maîtrise littéraire. Je ne dis pas cela pour les blâmer. L'institution qu'ils demandent serait une grande et utile institution; mais, comme eux, je pense qu'il n'y faut songer que pour un temps plus ou moins éloigné.
M. VICTOR HUGO.--Les associations de l'avenir ne seront point celles qu'ont vues nos pères. Les associations du passé étaient basées sur le principe de l'autorité, et faites pour le soutenir et l'organiser; les associations de l'avenir organiseront et développeront la liberté.
Je voudrais voir désormais la loi organiser des groupes d'individualités, pour aider, par ces associations, au progrès véritable de la liberté. La liberté jaillirait de ces associations, et rayonnerait sur tout le pays. Il y aurait liberté d'enseignement avec des conditions fortes imposées à ceux qui voudraient enseigner. Je n'entends pas la liberté d'enseignement comme ce qu'on appelle le parti catholique: liberté de la parole avec des conditions imposées à ceux qui en usent devant les tribunaux, liberté du théâtre avec des conditions analogues; voilà comme j'entends la solution du problème
J'ajoute un détail qui complète les idées que j'ai émises sur l'organisation de la liberté théâtrale. Cette organisation, on ne pourra guère la commencer sérieusement que quand une réforme dans la haute administration aura réuni dans une même main tout ce qui se rapporte à la protection que l'État doit aux beaux-arts, aux créations de l'intelligence; et, cette main, je ne veux pas que ce soit celle d'un directeur, mais celle d'un ministre. Le pilote de l'intelligence ne saurait être trop haut placé. Voyez, à l'heure qu'il est, quel chaos!
Le ministre de la justice a l'imprimerie nationale; le ministre de l'intérieur, les théâtres, les musées; le ministre de l'instruction publique, les sociétés savantes; le ministre des cultes, les églises; le ministre des travaux publics, les grandes constructions nationales. Tout cela devrait être réuni.
Un même esprit devrait coordonner dans un vaste système tout cet ensemble, et le féconder. Que peuvent, maintenant, toutes ces pensées divergentes, qui tirent chacune de leur côté? Rien, qu'empêcher tout progrès réel.
Ce ne sont point là des utopies, des rêves. Il faut organiser. L'autorité avait organisé autrefois assez mal, car rien de véritablement bon ne peut sortir d'elle seule. La liberté l'a débordée et l'a vaincue à jamais. La liberté est un principe fécond; mais, pour qu'elle produise ce qu'elle peut et doit produire, il faut l'organiser.
Organisez donc dans le sens de la liberté, et non pas dans le sens de l'autorité. La liberté, elle est maintenant nécessaire. Pourquoi, d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la liberté du théâtre depuis dix-huit mois; quel grand danger a-t-elle fait courir à la France?
Et, cependant, elle existe maintenant sans être entourée d'aucune des garanties que je voudrais établir. Il y a eu de ces pièces qu'on appelle réactionnaires; savez-vous ce qui en est résulté? C'est que beaucoup de gens qui n'étaient pas républicains avant ces pièces le sont devenus après. Beaucoup des amis de la liberté ne voulaient pas de la République, parce qu'ils croyaient que l'intolérance était dans la nature de ce gouvernement; ces hommes-là se sont réconcilies avec la République le jour où ils ont vu qu'elle donnait un libre cours à l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquer d'elle, qu'elle était bonne princesse, en un mot. Tel a été l'effet des pièces réactionnaires. La République s'est fait honneur en les supportant.
Voyez maintenant ce qui arrive! la réaction contre la réaction commence. Dernièrement, on a représenté une pièce ultra-réactionnaire: elle a été sifflée! Et c'est dans ce moment que vous songeriez à vous donner tort en rétablissant la censure! Vous relèveriez à l'instant même l'esprit d'opposition qui est au fond du caractère national!
Ce qui s'est passé pour la politique s'est passé aussi pour la morale. En réalité, il s'est joué, depuis dix-huit mois, moins de pièces décolletées qu'il ne s'en jouait d'ordinaire sous l'empire de la censure. Le public sait que le théâtre est libre; il est plus difficile. Voilà la situation d'esprit où est le public. Pourquoi donc vouloir faire mal ce que la foule fait bien?
Laissez là la censure, organisez; mais, je vous le répète, organisez la liberté!
* * * * *
[See text, p. 174. The following precedes the letter to M. S. Henry Berthoud, in the Paris edition of the _Souvenirs,_ 1854. --See TO M. S.--HENRY BERTHOUD]
Nous empruntous textuellement tout ce qui va suivre au _Musée des Familles_
HISTOIRE LITTÉRAIRE ET DRAMATIQUE DU XIXe SIÈCLE _Tour de Nesle._--M. ALEX. DUMAS--M. GAILLARDET--M. JULES JANIN--M. HAREL--M. BARBA
Une seule phrase, jetée au milieu d'un article publié par le _Musée des Familles_, a fait naître de tristes débats que la loi autant que notre esprit d'impartialité nous contraignent de reproduire. Si nous avons consenti à le faire aussi longuement, c'est afin de mettre un terme à cette lutte littéraire, de clore cette véritable mêlée dramatique dans laquelle ne manque aucun personnage. L'auteur en vogue malgré l'éclat qui s'attache à son nom, l'écrivain inconnu malgré l'intérêt qu'inspire tout jeune homme à ses débuts dans une carrière difficile,--le directeur de théâtre, malgré ses habiles combinaisons pour faire payer au parterre ses victories dramatiques,--l'éditeur théâtral marchandant la valeur litéraire du drame moderne,--et enfin, enfin le redoutable feuilletoniste des _Débats_, celui dont les deux seules initiales sont la terreur des vaudevillistes et qui jusqu'à présent avait joui du privilège de pouvoir attaquer sans réplique. Dans ce drame, qui se passe hors la scène et dans les colonnes du _Journal à deux sous_, tous les rôles sont remplis, tous les caractères se développent parfaitement, quelque confuse que paraisse l'action, et quelque hérissées de notes et de pièces que soient les pages du récit.
Un seul espoir affaiblit le regret que nous éprouvons de servir d'organes à une si triste révélation des mœurs littéraires de notre époque. L'immense publicité que lui donne le _Musée des Familles_ éclairera, nous l'espérons, cette foule de jeunes hommes, qui, trompés par leur imagination, aspirent à quitter leur province, leur famille, leur foyer, leur profession modeste et lucrative pour les échanger contre la gloire et le bien-être de la vie littéraire et artistique de Paris. Qu'ils regardent de près quelle est cette gloire, quel est ce bien-être!--
[See p. 204. The following additional passage occurs in the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. iv., 1854.]
They forgot that a soldier is an impassive tool, who is placed inflexibly between the two words _obedience_ and _disobedience,_ and that, from the standpoint of martial law, to obey is his duty, to disobey means disgrace. The soldiers had only done their duty by obeying. Men of intelligence fully understand this distinction; but the masses class together under the same malediction both the steel and the arm which wields it.
[See p. 216. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. iv., 1854.]
Is it not strange to hear Charles X., an exile in England, continuing to call himself King _by the grace of God_? One recalls the poor bricklayer who fell from the top of a ladder, to whom, as he picked himself up with one leg only broken, a passer-by remarked:--
"Ah! friend, Providence has been very gracious to you!"
"To me!--He might have favoured me with the missing rung of the ladder."
But let us return to our proclamation.
[See p. 316. Report of 2 December 1831.]
No. 1034.
Les renseignements les plus scrupuleux ont été pris sur M. Véret et les personnes désignées dans la note dont le numéro est ci-contre.
M. Véret est arrivé d'un petit voyage il y a quinze jours, d'où il avait conduit les fils d'un ami qu'il a eu la douleur de voir mourir peu de temps après son arrivée.
Le 25 de ce mois, en arrivant à Monceau (parc), où il est logé, il y trouva MM. Teulon, député du Gard, et Augier, avocat, qui étaient venus demander à dîner à madame Véret; il n'y avait que ces deux messieurs d'étrangers. Ils y ont, en effet, dîné, et n'en sont sortis qu'à onze heures un quart. Le 26 au matin, madame Véret a été occupée toute la matinée à savonner, et, l'après-midi, à repasser son linge, et n'est point sortie dans le parc de toute la journée; mais, le dimanche 27, elle s'y est promenée pendant une demi-heure avec un parent de M. Véret; j'ignore sur quel objet ils se sont entretenus.
Ce qu'il y a de certain, c'est que M. Véret, quoique ayant de l'esprit, est peut-être l'homme du monde le moins propre à la politique, et qu'il ne s'en occupe jamais.
Le donneur d'avis aurait pu signaler aussi comme fréquentant la maison de M. Véret: MM. Crémieux, Madier de Montjau, Augier, gendre de Pigaulte-Lebrun, et Oudard, secrétaire des commandements de la reine.
Le préfet qui commande la maison de M. Véret, et qui, dit-on, doit être connu de M. Thibault,--et non Thiébault,--médecin, rue de Provence, 56, ne serait-il point M. le comte de Celles, qui, à une époque déjà ancienne, était préfet à Amsterdam, lorsque M. Véret y était commissaire de police? M. le comte de Celles, honoré des bontés du roi depuis longtemps, pourrait-il donner des soupçons d'être en opposition au gouvernement du roi Louis-Philippe? On peut affirmer que non.
La liaison de M. Véret avec MM. Teulon, député du Gard; Augier, avocat; Rousselle et Madier de Montjau, ainsi que M. Detrée, demeurant rue Planche-Mibray, n° 3, date de 1815, lorsque M. Véret, était commissaire de police à Nîmes, et que, d'accord ensemble, ils s'opposèrent avec énergie aux massacres qui eurent lieu dans cette ville. Ce furent encore eux qui rédigèrent la fameuse protestation de M. Madier de Montjau, qui valut à celui-ci d'être censuré à la cour royale de Paris.
M. Thibault, médecin demeurant, rue de Provence, n° 56, est l'ami et le médecin de M. Véret et de sa famille, et, en cette double qualité, il va quelquefois chez la famille Véret, mais rarement sans y être appelé. J'ai déjà rendu compte, dans un précédent rapport, de l'opinion de ce jeune homme, qui a l'habitude de s'exprimer librement et avec franchise, mais qui, j'en ai la certitude, est incapable de nuire au gouvernement du roi Louis-Philippe, ni à aucun ministère; ce jeune homme, qui a du talent, est recherché des meilleures sociétés de la capitale, et même d'opinions très-opposées; il appartient, comme je l'ai déjà dit, à une famille de distinction; un grand vicaire de Lisieux est son oncle.
_M. Alexandre Dumas, demeurant rue Sainte-Lazare, dans une maison bâtie par des Anglais, est, en effet, un républicain dans toute l'acception du terme. Il était employé dans la maison de M. le due d'Orléans, avant la révolution de juillet. Il y a resta encore quelques temps après; mais, enfin, n'ayant pas voulu prêter serment de fidélité au roi Louis-Philippe, il quitta son service. Pendant tout le temps qu'il a été employé dans la maison de monseigneur le due d'Orléans, il a fréquenté la maison de M. Véret; mais on peut affirmer, sans crainte d'être démenti, qui, depuis ce temps, il ri a pas été une fois chez lui._
M. Detrée est propriétaire de la maison où il demeure, rue Planche-Mibray, n° 3, depuis sept ou huit ans, et où il tient un bureau de loterie; il a été anciennement chirurgien-major aux armées; cet homme jouit de la réputation d'un homme de bien, et est parfaitement dans les principes du gouvernement actuel. Sous le gouvernement déchu, il passait pour être bonapartiste; mais on peut dire que c'est un homme à peu près nul. J'ai déjà dit depuis quelle époque il est lié d'amitié avec M. Véret.
M. Rousselle, homme de loi, ami de M. Véret, demeure depuis plusieurs années rue de la Coutellerie, n° 10, où il tient un cabinet d'affaires et a une nombreuse clientèle; il est très-considéré dans son quartier, a la réputation d'avoir beaucoup d'esprit, a vu la révolution de juillet avec plaisir; depuis ce temps, il fait parte delà garde nationale, et en remplit exactement tous les devoirs; son opinion est et a toujours été très-modérée, et, quoique ami de la famille Véret, il n'y va que rarement le soir.
M. Augier, gendre de M. Pigault-Lebrun, a la réputation d'être un avocat distingué, ami intime de M. Véret et de M. Teulon, député du Gard, jouissant de l'estime générale, et, à ce qu'on m'a assuré, grand partisan du roi Louis-Philippe.
M. Puget, élève en droit, natif de Nîmes, est fils d'un ami de M. Véret, et ce n'est qu'en cette qualité qu'il est reçu chez lui, et encore peu souvent; ce jeune homme a demeuré pendant dix-huit mois en garni, rue Hautefeuille, n° 11, où il s'est fait estimer pour sa douceur et sa bonne conduite; depuis le 1er novembre, il est logé rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés, n° 9, où il est en pension, et on ne l'a pas encore entendu parler politique.
Le sieur Bluret ne demeure rue Jacob, n° 6, que depuis quinze jours; on ne sait où il demeurait auparavant: il prend la qualité d'homme de lettres, et n'en paraît pas plus heureux. Tant qu'à son opinion, on ne la connaît pas, n'étant connu de personne dans la maison, ni dans le quartier.
Le sieur Zacharie demeure rue de Bussy, n° 30, depuis plus d'un an. Avant, il travaillait, à Lyon, dans une fabrique de châles. Croyant qu'à Paris cet état était plus avantageux, il y vint avec sa femme, et s'y est fixé; mais, ayant été sans ouvrage, et se trouvant dans la misère, il a réclamé des secours de la maison du roi. Depuis quelque temps, on dit qu'il est occupé à la construction du nouveau pont en face des Saints-Pères. Cet homme n'a point d'opinion, et, quoique pas heureux, jouit de la réputation d'un honnête homme.
Le sieur Riverand a demeuré rue Saint-Martin, n° 222, pendant deux mois seulement. On ne sait où il demeurait avant, et il y a environ trois mois qu'il a quitté ce logement pour aller, a-t-on dit, loger rue du Mail; mais toutes les recherches pour l'y trouver ont été inutiles. Ayant laissé des dettes rue Saint-Martin, on a des raisons de croire qu'il cache sa nouvelle demeure. Quoi qu'il en soit, on n'en dit ni bien ni mal dans son ancien domicile de la rue Saint-Martin; seulement, on sait qu'il n'était pas heureux.
D'après les renseignements que j'ai pu recueillir sur M. Véret, je puis affirmer qu'il jouit de l'estime de tous les gens de bien, qu'il est aimé dans la maison du roi; mais il n'est pas sans avoir quelques ennemis qui peut-être sont jaloux de la faveur dont il jouit, et, si j'en crois quelques mots échappés à quelques personnes, M. le marquis d'Estrada pourrait bien être pour quelque chose dans les déclarations contre M. Véret.
_Signé:_ BINET
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[See p. 320. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. v., 1855.]
I awoke at Montereau. I made up my mind to stop at every place renowned in history. I began at Montereau, celebrated for two events, one during the Middle Ages and one in modern times. Jean-sans-peur was assassinated there and Napoleon won a battle there.
* * * * *
[See p. 401. From the Paris edition of the _Souvenirs_, vol. vi., 1855.]
These three days of hospitable entertainment left such a pleasant recollection in my memory as will easily account for the different episodes I shall have to relate concerning that adorable princess and the other members of her family.
* * * * *
[See p. 472. From the Paris edition of the _Souvenirs_, vol. vii., 1855.]
But my reader will not lose anything thereby, for I know these lines by heart and I will repeat them--
"Ce vieillard m'a maudit!"
This is the second time that Triboulet repeats this hemistich. You see clearly that Victor Hugo was undoubtedly right.
"Pendant qu'il me parlait,
Pendant qu'il me criait: Oh! sois maudit, valet!
Je raillais sa douleur! Oh! oui, j'étais infâme!
Je riais, mais j'avais l'épouvante dans l'âme.
Maudit!"
What the deuce! you see clearly, my learned critic, that this time you are wrong and that the first act is connected with the second.
"Ah! la nature et les hommes m'ont fait
Bien méchant, bien cruel et bien lâche en effet!
O rage! être bouffon! O rage! être difforme!
Toujours cette pensée! et qu'on veille, qu'on dorme,
Quand du monde en rêvant vous avez fait le tour,
Retomber sur ceci. Je suis bouffon de cour!
Ne vouloir, ne pouvoir, ne devoir et ne faire
Que rire!... Quel excès d'opprobre et de misère!
Quoi! ce qu'ont les soldats, ramassés par troupeau
Autour de ce haillon qu'on appelé drapeau!
Ce qui reste, après tout, au mendiant d'Espagne,
A l'esclave à Tunis, au forçat dans son bagne,
A tout homme, ici-bas, qui respire et se meut,
Le droit de ne pas rire et de pleurer, s'il veut
Je ne l'ai pas! Oh Dieu! triste et d'humeur mauvaise,
Pris dans un corps mal fait où je suis mal à l'aise,
Tout rempli de dégoût de ma difformité,
Jaloux de toute force et de toute beauté,
Entouré de splendeurs qui me rendent plus sombre,
Parfois, farouche et seul, si je cherche un peu d'ombre,
Si je veux recueillir et calmer un moment
Mon âme qui sanglote et pleure amèrement,
Mon maître tout à coup survient, mon joyeux maître,
Qui, tout puissant, aimé des femmes, content d'être,
A force de bonheur oubliant le tombeau,
Quand, jeune, et bien portant, et roi de France, et beau,
Me pousse avec le pied dans l'ombre où je soupire,
Et me dit en bâillant: Bouffon! fais-moi donc rire!
O pauvre fou de cour!--C'est un homme après tout!
Eh Bien! la passion qui dans son âme bout,
La rancune, l'orgueil, la colère hautaine,
L'envie et la fureur dont sa poitrine est pleine,
Le calcul éternel de quelqu'affreux dessein,
Tous ces noirs sentiments qui lui rongent le sein,
Sur un signe du maître, en lui-même il les broie,
Et, pour quiconque en veut, il en fait de la joie!
Abjection! s'il marche, ou se lève ou s'assied,
Toujours il sent le fil qui lui tire le pied.
--Mépris de toute part!--Tout homme l'humilie.
Ou bien, c'est une femme, une femme, jolie,
Demi-nue et charmante, et dont il voudrait bien,
Qui le laisse jouer sur son lit comme un chien!--
Aussi, mes beaux seigneurs, mes railleurs gentilhommes;
Oh! comme il vous hait bien! quels ennemis nous sommes!
Comme il vous fait parfois payer cher vos dédains!
Comme il leur sait trouver des contre-coups soudain!
Il est le noir démon qui conseille le maître.
Vos fortunes, messieurs, n'ont plus le temps de naître.
Et, sitôt qu'il a pu dans ses ongles saisir
Quelque belle existence, il l'effeuille à plaisir!
--Vous l'avez fait méchant! O douleur! est-ce vivre?
Mêler du fiel au vin dont un autre s'enivre,
Si quelque bon instinct germe en soi, l'effacer,
Étourdir de grelots l'esprit qui veut penser,
Traverser chaque jour, comme un mauvais génie,
Des fêtes qui, pour vous, ne sont qu'une ironie,
Démolir le bonheur des heureux par ennui,
N'avoir d'ambition qu'aux ruines d'autrui,
Et, contre tous, partout où le hasard vous pose
Porter toujours en soi, mêler à toute chose,
Et garder, et cacher, sous un rire moqueur.
Un fond de vieille haine, extravasée au cœur!
Oh! je suis malheureux!"
Surely, Virgil and those with him when they visited the seventh circle of Hell--read the _Divine Comedy_--never heard a more sorrowful or more bitter wail of despair.
The critic next analyses the third scene.
* * * * *
[See p. 479. From the Paris edition of the _Souvenirs_, vol. vii., 1855.] But here is the play against which the Government seeks to raise numerous objections! Behold immorality and obscenity exposed. What a pity! The power had its hidden reasons (which we will reveal presently), for stirring up as many prejudices against _le Roi s'amuse_ as possible. It would have liked the public to smother the play without a hearing, on the ground of an imaginary wrong, as Othello smothered Desdemona--HONEST IAGO!
* * * * *
[See p. 481. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. vii., 1855.]
Écoutez:--"C'est bien lui!--Maintenant, monde, regarde-moi, Ceci, c'est un bouffon, et ceci c'est un roi! Et quel roi! le premier de tous! le roi suprême! Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-même. La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul, Qui donc a fait cela! Eh bien, oui, c'est un seul. Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire, Et les peuples demain refuseront d'y croire. Que dira l'avenir? Quel long étonnement! Parmi les nations, d'un tel événement! Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en ôtes! Une des majestés humaines les plus hautes, Quoi, François de Valois, ce prince au cœur de feu, Rival de Charles-Quint, un roi de France, un Dieu, --A l'éternité, près,--un gagneur de batailles Dont le pas ébranlait les bases des murailles, L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit, Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit, Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempeés N'avait plus qu'un tronçon de trois grandes épées, Ce roi! de l'univers par sa gloire étoilé, Dieu! comme il se sera brusquement en allé! Emporté tout à coup, dans toute sa puissance, Avec son nom, son bruit, et sa cour qui l'encense, Emporté, comme on fait d'un enfant mal venu, Une nuit qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu! Quoi! cette cour, ce siècle et ce règne,--fumée! Ce roi, qui se levait dans une aube enflammée! --Éteint, évanoui, dissipé dans les airs! Apparu, disparu,--comme un de ces éclairs! Et peut-être demain des crieurs inutiles. Montrant des tonnes d'or, s'en iront par les villes Et crieront au passant, de surprise éperdu:--A qui retrouvera François premier perdu!--C'est merveilleux!--
Ma fille, ô ma pauvre affligée, Le voilà donc puni, te voilà donc vengée! Oh! que j'avais besoin de son sang! Un peu d'or, Et je l'ai! Scélérat, peux tu m'entendre encor? Ma fille, qui vaut plus que ne vaut ta couronne, Ma fille, qui n'avait fait de mal à personne, Tu me l'as enviée et prise! Tu me l'as Rendue avec la honte,--et le malheur, hélas! Et bien! dis, m'entends-tu? Maintenant, c'est étrange, Oui, c'est moi qui suis là, qui ris et qui me venge! Par ce que je feignais d'avoir tout oublié, Tu t'étais endormi!--Tu croyais donc, pitié! La colère d'un père aisément édentée!--Oh! non! dans cette lutte, entre nous suscitée, Lutte du faible au fort, le faible est le vainqueur Lui, qui léchait tes pieds, il te ronge le cœur."
* * * * *
[See p. 481. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. vii., 1855.]
Very well! Why is Triboulet's not as long as yours? Do you not imagine that the father, whose daughter has been stolen from him, has not as much to say to the King, as you, a poet, who have not even stolen as much as Alexander stole from the cynic Diogenes--namely, his share of sunshine?
* * * * *
[See p. 495. From the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. vii., 1855.]
The engagements I have entered into I shall keep, messieurs. Those in authority who are concerned that this discussion shall be conducted with dignity and in order need have no fear of me. I feel neither anger nor animosity. Only, as the police have put a construction on one of my lines which it does not bear and which was never in my mind, I declare that to be an impertinence and more insulting even to the King than to me the poet. I would have the police to understand once for all that I do not write plays with double meanings. Let them fully understand this, because I shall not refer to the question again.
* * * * *
[See p. 498. From the Paris edition of the _Souvenirs_, vol. vii., 1855.]
When Bonaparte was Consul and Emperor, he also desired despotism, but he acted differently. He did it boldly and openly. He did not make use of any of the wretched little precautionary measures with which nowadays all our liberties are juggled, older liberties as well as the more recent ones, those of 1830 as well as those of 1789. Napoleon was neither cunning nor a hypocrite; he did not swindle us ont of our rights one after the other, under cover of our supineness, as is done now. Napoleon took everything at once at a single bound and single-handed. The lion has not the same methods as the fox.
Those, messieurs, were great times! The Empire, both in its government and in its administration, was undoubtedly an epoch of intolerable tyranny; but let us remember that the loss of our liberty was largely made up for by glory. The attitude of France then, like that of Rome under Cæsar, was, at the same time, both submissive and dignified. It was not France as we like it, a free France, the independent sovereign of herself, but France the slave of one man and mistress of the world.
Then, it is true, our liberty was taken from us; but we were presented with a sublime spectacle. We were told at such a day and hour "I will enter such or such a capital"; and we did enter it, the said day and hour. All sorts of kings elbowed against one another in his ante-chambers. A dynasty was dethroned with one decree of the _Moniteur._ If any one took a fancy for a column, the Emperor of Austria was made to provide the bronze.
The lot of French comedians was, I admit, ruled in rather an arbitrary fashion, but the regulation proceeded from Moscow. As I say, they took away all our liberty, created a bureau of censorship, tore up our books, stripped our play-bills off the walls; but, to all our complaints, they had ready the magnificent reply, Marengo! Jena! Austerlitz!
Those days, I repeat, were great; to-day we are petty. We obey an arbitrary will as then, but we are no longer giants. Our Government is not calculated to console a great nation for the loss of its liberty. In matters of art, we deface the Tuileries; in matters of glory, we let Poland perish. That does not prevent our puny statesmen from handling liberty, as though they were cut ont for despots; or from trampling on France as though their shoulders were strong enough to carry the world.
* * * * *
[See p. 539. In the Paris edition of the _Souvenirs,_ vol. viii., 1835, Dumas ends thus:--]
"Now would you like to have an idea of French wit in the year 1825?"
"What do you mean? Does French wit, then, change?"
"Certainly! every ten or fifteen years; that is how it is eternal."
"Then, according to you, witty men are only clever for ten years?"
"Witty men are clever all their lives, for example, Voltaire and M. de Talleyrand. But their wit changes its form, as a serpent changes its skin, often in order to take a more brilliant one than it has cast off."
[And then he prints twenty pages of extracts from a newspaper of 1825 as specimens of "esprit."]
* * * * *
[See p. 540.]
PRÈMIERE LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE
_A Monsieur le préfet_ * * *
MONSIEUR LE PRÉFET,--Je prends la liberté de me rappeler à votre souvenir; car vous n'ignorez pas que, depuis dix ans que je suis au bagne de Toulon, je n'ai pas interrompu un seul instant les honorables fonctions que l'on m'a confiées. Cependant, comme il serait possible que vous m'eussiez oubié, je vais vous tracer de nouveau un petit tableau de mon existence physique et morale.
Je m'appelle de ***; oui, monsieur le préfet, de ***! Mon nom est précédé de la particule, et j'ai pourtant été confondu avec un tas de coquins obscurs.... Mais, hélas! vous le savez comme moi, dans ce monde, à quoi n'est-on pas exposé? Revenons à mon portrait.--Je ne suis ni grand ni petit, ni beau ni laid; j'ai une de ces figures qui s'oublient facilement ce qui est un grand avantage dans notre état, car, si l'on nous reconnaissait toujours, nous serions souvent exposés à des scènes fort désagréables. La nature m'a doué d'un de ces regards obliques que le vulgaire appelle _louches,_ mais que nous autres savons apprécier; car, lorsqu'on a l'air de regarder d'un côté, on voit de l'autre. J'ai l'organe de l'ouie trés-développé, et, dans une conversation, pas un mot ne m'échappe. Enfin, ma colonne vertébrale est excessivement souple; ce qui m'a été d'une grande utilité dans mainte occasion.... Quant au moral, j'ai l'air le plus engageant du monde: je suis poli, affable, obséquieux même, et je possède la flatterie au plus haut degré; je m'insinue dans l'intérieur des familles, je pénètre les replis les plus cachés du cœur humain: un regard, un demi-mot, me mettent sur la voie, et, quand, malgré tout ma pénétration, tout ma science, je n'ai rien trouvé, alors j'invente!
Grâce à cette réunion d'heureuses qualités, vous eûtes la bonté de me donner de l'emploi. Criblé de dettes, connu comme un assez mauvais sujet de bon ton ... vous entendez? un de vos agents qui pouvait m'apprécier me proposa d'entrer dans la grande confrérie; j'acceptai, et ce nouvel état ne servit qu'à développer mon naturel; car je fus accusé pour faux! J'eus beau supplier, intriguer, faire parler en ma faveur par un de mes confrères de Montrouge...; impossible de me disculper: la justice et les tribunaux n'entrent pas, malheureusement, dans tous ces petits intérêts-là; elle ne plaisante jamais. Je fus condamné à dix ans de travaux forcés. Quelle humiliation pour un agent de l'autorité!
A peine arrivé dans ce vast établissement,... qui rend réellement d'immenses services à la société, et qu'on devrait nommer autrement, par égard pour nous autres gens bien nés ... ma figure plut à l'inspecteur de police; il devina mes talents, me fit des propositions. Malgré le vœu que j'avais fait de ne plus servir un pays aussi ingrat, la philanthropie, le désir du bien général, etc., etc., me déterminèrent; mais hélas! quelle décadence, monsieur le préfet! être réduit à examiner la conduite morale et politique des galériens ... moi qui avais exercé cet état important dans la meilleure société! Vous m'avouerez que c'est très-désagréable. Outre que les agents en chef ne sont pas honnêtres du tout.... Au moins, dans la capitale, on gazait les termes; vous nous faisiez appeler agents de l'autorité, voire même du gouvernement, tandis que, là, on vous appelle _mouchards_ tout court.... Si nous nous plaignons, si nous parlons de notre utilité, on nous compare aux plus vils instruments! Enfin, monsieur le préfet c'était à n'y pas tenir. Heureusement que vous avez bien voulu vous intéresser à moi, pour me faire, le plus tôt possible, sortir de ce vilain endroit, et me promettre de me faciliter les moyens de continuer une carrière que je crois avoir exercée avec honneur et au gré de vos désirs; car j'ai mis à profit le temps que j'ai passé ici. J'ai fait des progrès sensibles en souplesse et en ruse; je sais beaucoup de tours d'adresse que m'ont enseignés ces messieurs, et j'en compte faire usage, non pas pour moi, mais pour le bien public.
Vous voyez, monsieur le préfet, que je suis digne de toute votre estime et de toute votre confiance. Mes talents ont augmenté; j'ai analysé la délation avec fruit, et je suis certain que ma conduite passée vous sera un garant de ma fidélité future à remplir mes devoirs.
Veuillez me faire connaître vos ordres, et ce que vous désirez faire de moi à la sortie du bagne.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le préfet, avec la considération la plus distinguée, votre très-humble serviteur,
L'HOMME-MOUCHE
DEUXIÈME LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE _A Monsieur le préfet * * *_
MONSIEUR LE PRÉFET,--J'ai reçu vos nouveaux ordres, et, grâce à vous, je suis sorti de ce vilain endroit, où je m'ennuyais à la mort; car j'y étais tout à fait déplacé. J'ai quitté l'uniforme, j'ai changé mon bonnet rouge pour un _trois-pour-cent._.. Oh! pardon monsieur le préfet ... pardon! cela m'échappe!... N'allez pas croire au moins que je veuille insulter ce respectable M. de V* * *, notre père à tous, notre bon père! car c'est lui qui fournit à toutes nos petites dépenses, à votre budget secret.... Mais cette expression est si universellement répandue, que je suis excusable.--J'ai donc quitté cette casaque rouge qui m'allait si mal, pour un frac couleur aile de mouche: c'est du dernier goût; au lieu de cette grosse bague qu'ils m'avaient mise aux jambes (ce qui, entre nous, n'a pas le sens commun), j'en ai une au doigt, fort jolie, sur laquelle est gravé un œil qui n'est pas celui de la Providence. Mon passe-port est en règle ... "On accordera protection et appui au sieur de ***, propriétaire ..." Il est vrai que j'ai fort peu de propriétés, et que je n'en ai même plus du tout, si ce n'est un pot de fleurs avec un rosier ... que j'ai confiés aux soins d'un ami, à l'époque de mon accident; mais j'ai mon industrie, votre protection, et c'est quelque chose!
Je me suis mis en route le ... pour ***. Je vais tâcher de vous rendre un compte succinct de mon voyage.
J'ai préféré la diligence, parce que, pour nous autres observateurs, le théâtre est plus vaste et les scènes plus variées. J'aurais bien désiré avoir le coin gauche, à cause de mon épaule; mais la place était prise: il a fallu me contenter du côté droit. En face de moi se trouvaient deux grands militaires porteurs de moustaches effroyables. Je ne sais, mais leur aspect m'importunait ... je ne pouvais supporter leur regard.... A côté d'eux était un prêtre; et j'avais pour voisins un gros monsieur et une grosse dame. Je commençai par faire semblant de dormir, parce que cela n'empêche pas d'entendre, et qu'on inspire une honnête confiance.
Les deux militaires parlaient à voix basse; les mots: _Mécontents._ ... _Assez de leur service_, etc., etc., frappèrent mon oreille attentive; je jugeai qu'il était temps de ne plus dormir, je m'éveillai; je tâchai de provoquer insensiblement une de ces petites inconséquences dont nous faisons si facilement des conspirations ... Impossible! je suis forcé de l'avouer. Ils pensaient presque bien.... Écoutez notre conversation.
--Ces messieurs sont au service?
--Nous y étions.
--Ces messieurs ont quitté le service volontairement?
--Oui, monsieur.
--Ces messieurs ont bien fait; car, dans le temps où nous sommes, hélas! comment récompense-t-on la valeur?... Tenez, moi qui vous parle....
--Monsieur a servi?
--Beaucoup, monsieur! beaucoup! même plus que je n'aurais voulu ... et Dieu sait comment j'ai été récompensé!
--Nous, monsieur, c'est à peu près la même chose. Nous allons en Grèce; nous offrons notre bras et notre sang; on accepte, et on ne nous paye pas.... Nous manquons vingt fois d'être assassinés! Alors, nous quittons cette terre inhospitalière, et nous revenons servir le roi dans nos grades respectifs.
--Vous voyez, monsieur le préfet, qu'il n'y avait rien à faire de ce côté.
Je m'adressai au curé.... Écoutez encore.
--Monsieur le curé va rejoindre sa paroisse?
--Oui, monsieur.
--La paroisse de M. le curé est considérable?
--Non, monsieur.
--Alors, les appointements de M. le curé doivent être fort médiocres?
--Oui, monsieur.
--Mais c'est affreux, des appointements médiocres! Comment veut-on que le clergé soutienne le trône si on le paye aussi mal?
--Monsieur, je ne me plains pas; car je trouve encore de quoi secourir quelques malheureux.
--Mais, monsieur le curé, secourir les malheureux, sans doute c'est fort beau; mais vous devez vivre de privations?
--Monsieur, j'ai fait vœu de charité et d'humilité: je suis fidèle à mon vœu.
--Mais, monsieur le curé, je connais des habitants de Montrouge qui ont aussi fait ce vœu-là, et ça n'empêche pas....
--Monsieur, je n'habite pas Montrouge; je suis un homme honnête, pieux, et je sais aimer Dieu sans haïr mon prochain.
A ces mots, il se remet à lire son bréviaire.
Il ne me restait qu'à exploiter le gros monsieur et la grosse dame; ils ronflaient à qui mieux mieux....
Je pris le parti d'éveiller le gros monsieur pour lui demander l'heure: il accueillit ma demande assez peu civilement; mais il était éveillé, et c'est ce que je voulais. J'engageai la conversation, et j'appris qu'il était électeur.... Electeur! hein! monsieur le préfet ... électeur! quelle mine!... Eh bien, pas du tout. Écoutez encore.
--Peut-on savoir de quel côté monsieur votera?
--Pardieu! monsieur, du bon côté.
--Comment, monsieur? lequel?
--Y en a-t-il donc tant?... Celui où se trouve l'amour du roi et une juste liberté!
Et de trois!... Vous avouerez, monsieur le préfet, qu'il est excessivement désagréable de perdre ainsi un temps précieux; aussi, pour l'éviter, je serais assez d'avis de faire surveiller d'abord les deux grands militaires. Ils aiment le roi, c'est bien; ils sont braves, c'est très-bien; mais ils ont combattu les Turcs, et c'est suspect.--Et ce prêtre qui fait du bien, qui n'habite pas Montrouge ... c'est suspect! très-suspect! car, enfin, il ne suffit pas d'aimer Dieu et son prochain: il faut savoir se faire respecter.--Quant au gros monsieur, il avait un air goguenard avec son _bon côté!_ La grosse dame a rappelé certaine époque où l'on assommait les chiens: j'ai pris cela pour une personnalité. Tenez, si vous m'en croyez, nous dénoncerons toute la voiture; si ça ne fait pas de mal ça ne peut pas faire de bien. Vous voyez ... toujours fidèle à nos principes.
Nous sommes arrivés à ***. J'attends de nouvelles instructions.
J'ai l'honneur d'être, etc.,
L'HOMME-MOUCHE
TROISIÈME LETTRE DE L'HOMME-MOUCHE _A Monsieur le préfet_ * * *
MONSIEUR LE PRÉFET,--J'ai reçu vos nouveaux ordres à mor arrivée à ***. Je suis logé d'une manière commode et agréable j'ai surtout un fort joli cabinet où je _travaille._ Je mange à table d'hôte, parce qu'on peut mieux _observer._ Le théâtre n'est pas très-bon; mais il faut bien aller quelque part.
Je vous avouerai que je ne goûte pas du tout la manière de voir des acteurs.
Je vous recommande surtout de faire défendre un pitoyable mélodrame, où l'on pend un espion; ce n'est pas que je redoute aucune allusion, mais c'est égal, on n'aime pas à voir ce spectacle-là devant les yeux. D'ailleurs, la pièce est immorale, très-immorale!
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My Memoirs, Vol. VI, 1832 to 1833Chapter LI: Appendix (2)
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