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Chapter III: Part 3

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Je verrai alors... je prendrai des informations, et s’il mérite réellement l’intérêt qu’on lui porte...

LE PRINCE

Vous aurez le temps de parler de lui à table... nous vous mettrons à côté l’un de l’autre... (_Remontant le théâtre et revenant se placer entre Adrienne et l’abbé._) L’abbé, toi, le grand ordonnateur, veille au souper.

L’ABBÉ

Les fruits et les bouquets, cela me regarde.

(_Il sort par la porte du fond à gauche._)

LE PRINCE

Moi, je me charge d’un soin plus important... je crains que quelque fugitive ne veuille nous échapper... avant le souper.

ADRIENNE, _gaiement_

Ce n’est pas moi, je vous le jure!

LE PRINCE, _souriant_

Pour plus de sécurité... je vais moi-même donner la consigne, fermer toutes les portes, et nul ne sortira avant le jour!

(_Il sort, comme l’abbé, par la porte du pan coupé à gauche._)

MAURICE, _à part, regardant la porte à droite_

O ciel! que devenir?

SCÈNE V

ADRIENNE, MAURICE

ADRIENNE, _regardant sortir le prince, puis portant la main à son front_

Ah! j’en doute encore!... vous le comte de Saxe! Parlez!... parlez!... que je sois bien sûre que c’est lui qui m’aime et que pourtant c’est toujours toi!

MAURICE

Mon Adrienne!

ADRIENNE, _avec explosion_

Maurice! mon héros, mon Dieu, vous que j’avais deviné!...

MAURICE, _lui faisant signe de se taire_

Silence!... (_A part, regardant à droite._) Ah! quel dommage que l’autre soit là. (_A demi-voix._) Ce mystère qui cachait notre bonheur est plus que jamais nécessaire.

ADRIENNE, _vivement_

Ne craignez rien! mon amour est si grand, que l’orgueil lui-même n’y peut rien ajouter. Ne parlait-on pas d’une entreprise nouvelle? de Moscovites que vous vouliez battre? d’un duché de Courlande que vous vouliez conquérir à vous tout seul? Bien, Maurice, bien! je comprends qu’au milieu des grands intérêts qui s’agitent, auprès des graves conseillers ou des vieux ministres qu’il vous faut gagner, l’amour d’une pauvre fille comme moi puisse vous faire du tort.

MAURICE, _vivement_

Non, non, jamais!

ADRIENNE

Je me tairai, je me tairai. (_Montrant son cœur._) Je renfermerai là mon ivresse et ma fierté; je ne me vanterai pas de votre amour et de votre gloire; je ne vous admirerai que tout haut, comme tout le monde! Ils célébreront vos exploits, mais vous me les raconterez, à moi! ils diront vos titres, vos grandeurs, et vous me direz vos peines! Ces ennemis que font naître les succès, ces haines jalouses qui s’attaquent aux héros, comme à nous autres artistes, vous me confierez tout; je vous consolerai, je vous dirai: Courage, marchez au but qui vous attend! Donnez à la France une gloire qu’elle vous rendra! donnez-leur à tous vos talents et votre génie; je ne te demande, moi, que ton amour!

MAURICE, _la pressant contre son cœur_

O ma protectrice! ô mon bon ange! (_Regardant autour de lui._) Défends-moi toujours!

ADRIENNE

Oui, toujours!... et aujourd’hui même, désolée de ne pouvoir passer cette soirée avec vous, c’est encore à vous que je pensais. C’est en votre faveur que je voulais solliciter ce comte de Saxe que l’on disait si aimable. Oui, monsieur, coquette par amour, je venais ici avec le dessein de le charmer, de le séduire... c’était là, c’est encore mon projet! y réussirai-je?

MAURICE

Enchanteresse! comment vous résister? mais ce comte de Saxe, que, sans le connaître, vous vouliez séduire...

ADRIENNE, _souriant_

C’est vrai! Et même dans les plus grands périls, voyez, monsieur, combien vous êtes heureux! vous étiez le seul homme pour qui je vous aurais trahi.

MAURICE

Et vous la seule que je ne trahirai jamais!

ADRIENNE

J’y compte bien. Je crois à la foi des héros! Silence, on vient.

SCÈNE VI

L’ABBÉ, _portant une corbeille de fleurs et sortant avec_ MICHONNET _de la porte du pan coupé à gauche_, ADRIENNE, MAURICE

L’ABBÉ _va placer la corbeille sur la table à gauche et s’adresse à Michonnet tout en faisant des bouquets._

J’en suis fâché pour vous, mon cher Michonnet, mais c’est la consigne, une fois entré, on ne sort plus.

MICHONNET

J’espérais cependant pour un instant, et par votre protection...

L’ABBÉ

Moi, je ne m’occupe que des bouquets pour les dames... c’est M. le prince qui est gouverneur de la place, il a fermé lui-même toutes les portes de la citadelle... et il en garde les clefs!

MICHONNET

C’est pour affaire urgente... pour mon répertoire.

ADRIENNE

Pauvre homme! il ne rêve qu’à cela, même la nuit.

MICHONNET

Une indisposition fait changer mon spectacle de demain, et je voudrais courir chez mademoiselle Duclos avant qu’elle fût couchée.

L’ABBÉ, _arrangeant ses bouquets à gauche, près de la table_

Ah bah!

MICHONNET

Lui demander si elle pourrait me jouer demain Cléopâtre.

L’ABBÉ, _de même_

N’est-ce que cela?

MAURICE, _à part_

O ciel!

L’ABBÉ

Vous n’avez pas besoin de vous déranger, mademoiselle Duclos soupe avec nous.

MICHONNET

Vraiment! je reste, alors.

L’ABBÉ

C’est la reine de la soirée, demandez à M. le comte de Saxe!

MICHONNET, _le regardant avec surprise et respect_

Il serait possible! quoi! c’est là M. le comte de Saxe... lui-même?

ADRIENNE, _présentant Michonnet au comte_

Monsieur Michonnet! notre régisseur général et mon meilleur ami.

MICHONNET, _passant près de Maurice_

C’est monsieur, si je ne me trompe, que j’ai eu le plaisir de voir ce soir au foyer de la Comédie-Française. (A Adrienne.) Je crois même... c’est singulier... qu’il te demandait.

ADRIENNE, _vivement_

Il ne s’agit pas de moi, mais de Cléopâtre et de mademoiselle Duclos.

MICHONNET

C’est vrai, et dès que vous m’assurez qu’elle est ici...

L’ABBÉ, _quittant la table à gauche et venant se placer entre Adrienne et Michonnet, en tournant des rubans autour d’un bouquet_

Nous sommes chez elle... dans sa petite maison, où elle avait, pour ce soir, donné rendez-vous à M. le comte.

ADRIENNE

Que dites-vous?

MAURICE, _voulant le faire taire_

Monsieur l’abbé!

L’ABBÉ, _toujours arrangeant des bouquets_

En tête à tête... Je le sais, et je commets là une indiscrétion, car nous ne devions rien dire avant souper, mais ici, entre amis, je puis vous raconter l’anecdote.

MAURICE

Et moi, je ne le souffrirai pas!

L’ABBÉ, _terminant un bouquet_

Vous avez raison, M. le comte la sait mieux que moi, c’est à lui de vous la dire.

MAURICE, _furieux_

Monsieur!

L’ABBÉ

Je la gâterais, tandis que le héros lui-même de l’aventure... (_A Adrienne._) Oserai-je offrir ce bouquet à Melpomène? Ah! mon Dieu! quelle expression dans ses traits! quelle expression tragique! regardez donc vous-même, monsieur le comte!

(_L’Abbé retourne vers la table du fond, à gauche._)

MICHONNET, _avec effroi_

Adrienne, qu’as-tu donc?

ADRIENNE, _s’efforçant de sourire_

Moi? rien, vous le voyez... désolée d’avoir interrompu l’aventure que M. le comte nous promettait...

MAURICE, _passant près d’Adrienne_

Et qui ne mérite point votre attention, mademoiselle; rien n’est plus faux.

L’ABBÉ, _redescendant près d’Adrienne_

Permettez... je ne dis pas que l’histoire soit neuve, mais elle est vraie.

MAURICE

Et moi je vous atteste...

L’ABBÉ

Vous en êtes convenu tout à l’heure devant moi... (_Faisant un pas pour sortir._) et devant M. le prince, qui va nous la redire...

MAURICE

C’est inutile!

L’ABBÉ

C’est juste... ce pauvre prince, c’est assez d’une fois... et si le témoignage de mes yeux vous suffit...

ADRIENNE

Vous avez vu?...

L’ABBÉ, _se rapprochant de la table à gauche_

Au moment où nous entrions dans cet appartement, mademoiselle Duclos s’enfuir... dans celui-ci... (_Montrant la porte à droite._) où elle est encore.

MICHONNET, _à part, au fond du théâtre_

Celui-ci...

L’ABBÉ, _retournant à la table du fond, à gauche_

Ce dont vous pouvez vous assurer.

ADRIENNE

Moi!

(_L’abbé vient de se rasseoir devant la table du fond, à gauche.
Adrienne s’élance vers la porte à droite; Maurice, qui s’est placé
devant elle, la prend par la main et la ramène au bord du
théâtre._)

MAURICE

Un mot!

MICHONNET, _qui est resté à droite, près de la porte du cabinet_

Je vais toujours m’assurer de mon répertoire.

(_Il entre doucement dans l’appartement à droite pendant que Maurice et Adrienne redescendent le théâtre._)

SCÈNE VII

L’ABBÉ, _près de la table, à ses bouquets_; ADRIENNE, MAURICE, _sur le devant du théâtre et tournant le dos à l’abbé_

MAURICE, _rapidement et à voix basse_

Une intrigue politique que ni l’abbé ni le prince lui-même ne peuvent connaître m’a amené ici cette nuit... (_Geste d’incrédulité d’Adrienne._) mon avenir en dépend!

ADRIENNE, _d’un air de mépris_

Et mademoiselle Duclos...

MAURICE, _de même_

Elle n’est pas ici! Et ce n’est pas elle que j’aime... Je le jure sur l’honneur!... me crois-tu?

ADRIENNE _lève les yeux, le regarde, et, après un instant, lui dit_:

Oui!

MAURICE, _lui serrant la main, avec joie_

C’est bien. Il faut plus encore... il faut empêcher l’abbé d’entrer dans cette chambre ou d’entrevoir la personne qui s’y trouve, pendant que moi... (_l’honneur et la loyauté me le commandent_) je vais tenter, sans que nul s’en aperçoive, de protéger sa sortie, dussé-je gagner ou étrangler le concierge et faire sauter ses verrous!

ADRIENNE

Allez! je veillerai.

MAURICE, _avec transport_

Merci, Adrienne!... merci!

(_Il sort par le fond._)

SCÈNE VIII

L’ABBÉ, _toujours à la table à gauche_; ADRIENNE, _seule sur le devant du théâtre, à droite_; _puis_ MICHONNET

ADRIENNE

Sur l’honneur! a-t-il dit... sur l’honneur! Maurice ne pourrait pas manquer à un pareil serment... j’ai dû le croire! sinon... ce ne serait plus lui...

MICHONNET, _qui vient de sortir de la porte à droite, s’avance sur la pointe du pied; il dit tout bas_:

Adrienne... Adrienne... si tu savais quelle aventure...

ADRIENNE, _avec distraction_

Qu’est-ce donc?

MICHONNET, _à voix basse_

Ce n’est pas la Duclos!

ADRIENNE, _à part, avec joie_

Il me l’avait dit!

MICHONNET, _à voix haute et riant_

Ce n’est pas la Duclos!

L’ABBÉ, _se levant de la table et s’avançant vivement_

Comment, ce n’est pas elle?

MICHONNET, _allant au-devant de lui_

Silence! c’est un secret.

L’ABBÉ

Qu’importe! nous ne sommes que trois... et je ne compte pas! je suis muet.

MICHONNET

C’est ce que chacun dit toujours dans le comité, et cependant tout finit par se savoir.

L’ABBÉ, _vivement_

Ce n’est pas la Duclos!... et le comte de Saxe qui nous a avoué lui-même que c’était elle... Qui est-ce donc, alors... qui donc?...

MICHONNET

Je n’en sais rien... mais ce n’est pas elle... je le jure.

L’ABBÉ

Vous l’avez vue?

MICHONNET

Du tout!

ADRIENNE, _vivement_

C’est bien!

MICHONNET

Obscurité complète... comme si la rampe et le lustre eussent été baissés; mais j’avais, en entrant, rencontré une manche et une robe de femme, et persuadé, (_A l’abbé._) puisque vous me l’aviez dit, que c’était la Duclos... j’ai abordé sur-le-champ la question, et j’ai demandé, à tâtons, si, pour aider le répertoire, elle consentait à jouer demain Cléopâtre. La main que je tenais a tressailli, et une voix qui m’est inconnue s’est écriée avec fierté: «Pour qui me prenez-vous?»--Pour mademoiselle Duclos, ai-je répondu. A quoi on a répliqué à voix basse: «Je suis chez elle, il est vrai, pour des intérêts que je ne puis dire...»

L’ABBÉ

Est-il possible!

MICHONNET

«Mais, qui que vous soyez,» a continué la personne mystérieuse en baissant toujours la voix, «si vous me donnez les moyens de sortir à l’instant de cette maison sans être vue, vous pouvez compter sur ma protection, et votre fortune est faite.» Je lui ai répondu alors que je n’étais pas ambitieux, et que si je pouvais seulement être nommé sociétaire... Moi, sociétaire!

L’ABBÉ _et_ ADRIENNE, _avec impatience_

Eh bien?

MICHONNET

Eh bien! me voilà!... que faut-il faire?

L’ABBÉ, _passant devant Michonnet et s’avançant vers la porte_

Savoir d’abord quelle est cette dame.

ADRIENNE, _se plaçant devant la porte_

Monsieur l’abbé, y pensez-vous?

L’ABBÉ

Elle était ici avec le comte de Saxe, je vous l’atteste.

ADRIENNE

Raison de plus pour la respecter! une pareille indiscrétion serait manquer à toutes les convenances... et vous, un homme du monde!... un abbé!...

L’ABBÉ

C’est que vous ne savez pas... je ne peux pas vous dire l’intérêt que j’ai à connaître cette personne... c’est pour moi d’une importance!...

ADRIENNE, _à part_

Maurice disait vrai.

L’ABBÉ, _à part_

La princesse compte sur moi, je le lui ai promis, et à tout prix...

(_Il fait un pas vers la porte._)

ADRIENNE

Non, monsieur l’abbé, vous n’entrerez pas...

L’ABBÉ, _d’un air suppliant_

Par hasard... et sans le vouloir...

ADRIENNE

Non, monsieur l’abbé, j’en appellerai plutôt à M. le prince lui-même, au maître de la maison, qui ne permettra pas que chez lui...

L’ABBÉ, _vivement_

Vous avez raison! je vais tout dire au prince qui sera enchanté! quel bonheur! quel hasard pour lui! la Duclos est innocente! complètement innocente... il ne s’y attendait pas... ni nous non plus.

(_Il sort par le fond, Adrienne l’accompagne jusqu’à la porte et le
suit encore des yeux pendant que Michonnet, qui était resté à
gauche, traverse le théâtre en secouant la tête et va se placer à
droite._)

SCÈNE IX

ADRIENNE, MICHONNET

ADRIENNE, _redescendant le théâtre_

Il s’éloigne!

MICHONNET

Que veux-tu faire?

ADRIENNE

Délivrer cette personne quelle qu’elle soit... et la sauver!

MICHONNET

Pour moi!...

ADRIENNE

Non! pour un autre... à qui je l’ai promis!

MICHONNET

Encore lui!... toujours lui! pourquoi te mêler de pareilles affaires?

ADRIENNE

Je le veux!

MICHONNET

Il ne faut pas, nous autres comédiens, nous jouer aux grands seigneurs et aux grandes dames, ça nous porte malheur...

ADRIENNE

Je le veux!

MICHONNET, _d’un air résigné_

C’est différent... puis-je au moins t’aider, t’être bon à quelque chose?...

ADRIENNE

Non... il l’a dit: personne ne doit la voir... (_Éteignant les deux bougies qui sont sur la table._) pas même moi!

MICHONNET, _étonné_

Eh bien... eh bien... comment veux-tu ainsi t’y reconnaître...

ADRIENNE

Soyez tranquille! Voyez seulement au dehors si personne ne vient nous surprendre...

MICHONNET, _avec colère_

C’est absurde!... (_Se radoucissant._) J’y vais... j’y vais...

(_Il sort enfermant la porte du fond._)

SCÈNE X

ADRIENNE, _puis_ LA PRINCESSE

ADRIENNE, _se dirigeant vers la porte à droite_

Allons!... (_Elle frappe à la porte._) On ne me répond pas... ouvrez... ouvrez, madame... au nom de Maurice de Saxe... (_La porte s’ouvre._) Je savais bien que rien ne résisterait à ce talisman.

LA PRINCESSE, _ouvrant la porte_

Que me veut-on?

ADRIENNE

Vous sauver!... vous donner les moyens de sortir d’ici...

LA PRINCESSE

Toutes les portes sont fermées.

ADRIENNE

J’ai là une clef... celle du jardin sur la rue.

LA PRINCESSE, _vivement_

O bonheur!... donnez! donnez!

ADRIENNE

Mais, par exemple... il faut descendre jusqu’au jardin sans être vue!... comment? je ne saurais vous le dire, car je ne connais pas cette maison...

LA PRINCESSE

Rassurez-vous! (_Se dirigeant vers la gauche pendant qu’Adrienne va écouter à la porte du fond; elle dit à part_:) Grâce à ce panneau secret... (_Elle cherche dans la muraille le panneau qui s’ouvre sous sa main._) Le voici!... (_Revenant vers Adrienne qui dans ce moment redescend le théâtre._) Mais vous à qui je dois un pareil service... qui êtes-vous?

ADRIENNE

Qu’importe?... partez.

LA PRINCESSE

Je ne puis distinguer vos traits...

ADRIENNE

Ni moi les vôtres.

LA PRINCESSE

Mais cette voix ne m’est pas inconnue, je l’ai entendue plus d’une fois... oui, oui... pourquoi vous dérober à ma reconnaissance... duchesse de Mirepoix... c’est vous?

ADRIENNE

Non!... Mais hâtez-vous de fuir les dangers qui vous menacent...

LA PRINCESSE

Vous les connaissez donc?

ADRIENNE

Qu’importe, vous dis-je! croyez à ma discrétion et ne craignez rien.

LA PRINCESSE

Mais ces dangers... ces secrets, qui vous les a confiés?

ADRIENNE

Quelqu’un qui me dit tout...

LA PRINCESSE, _à part_

O ciel! (_Haut à Adrienne._) Qui donc a donné à Maurice le droit de tout vous dire?

ADRIENNE, _lui prenant la main_

Et qui vous a donné à vous-même le droit de l’appeler Maurice, le droit de m’interroger... de trembler... de frémir... car votre main tremble! vous l’aimez!

LA PRINCESSE

De toutes les forces de mon âme!

ADRIENNE

Et moi aussi!

LA PRINCESSE

Ah! vous êtes celle que je cherche!

ADRIENNE

Qui êtes-vous donc?

LA PRINCESSE, _avec fierté_

Plus que vous, à coup sûr!

ADRIENNE

Qui me le prouvera?

LA PRINCESSE

Je vous perdrai!

ADRIENNE, _avec hauteur_

Et moi... je vous protège!

LA PRINCESSE

Ah! c’en est trop!... je saurai quels sont vos traits...

ADRIENNE

Je démasquerai les vôtres...

LE PRINCE, _en dehors_

Palsambleu! nous connaîtrons la vérité!...

LA PRINCESSE, _à part_

O ciel!... la voix de mon mari... et partir quand ma rivale est en mon pouvoir, quand je vais la connaître...

ADRIENNE

Restez... restez donc!... voici des flambeaux!

LA PRINCESSE

Eh bien! oui... je resterai... Non, non... je ne le puis!

(_Elle s’élance par le panneau à gauche, qu’elle referme, et
disparaît pendant qu’Adrienne a remonté le théâtre et ouvre la
porte du fond. Le prince et l’abbé entrent avec des flambeaux,
tandis que deux valets restent au fond en dehors également avec des
flambeaux._)

ADRIENNE, _au prince_

Venez!... venez!... (_Regardant autour d’elle et ne voyant plus personne._) Grand Dieu!

SCÈNE XI

ADRIENNE, LE PRINCE, L’ABBÉ, _puis_ MLLES DANGEVILLE _et_ JOUVENOT

LE PRINCE

Tu es donc sûr, l’abbé, que ce n’est pas la Duclos?...

L’ABBÉ

Je l’atteste.

LE PRINCE

Quel bonheur!

L’ABBÉ, _montrant la porte à droite_

Entrons de ce côté, et pendant que ces dames en bas ne se doutent de rien...

(_Ils entrent dans l’appartement à droite au moment où l’on voit à
la porte du fond paraître Mlles Dangeville et Jouvenot._)

MLLES DANGEVILLE _et_ JOUVENOT, _s’avançant sur la pointe du pied_

Suivons-les!

ADRIENNE, _à part, avec douleur_

Sur l’honneur, avait-il dit, sur l’honneur! Non, je ne puis me persuader encore qu’il m’ait trompée...

SCÈNE XII

MICHONNET, ADRIENNE

MICHONNET, _entrant sur la pointe du pied par la porte du pan coupé à gauche_

Eh bien! cette dame, tu l’as donc sauvée?

ADRIENNE

Eh! oui.

MICHONNET

Alors c’est elle qui, tout à l’heure, traversait le jardin avec le comte de Saxe.

ADRIENNE

Vous en êtes sûr?

MICHONNET

Comment!... En passant devant le massif où j’étais, elle a même laissé tomber un bracelet que voici...

ADRIENNE, _le prenant_

Donnez!... Et le comte de Saxe...

MICHONNET

Il est parti avec elle!

ADRIENNE

Avec elle!

MICHONNET

Ainsi, rassure-toi!... que ça ne t’inquiète plus... il veille sur elle!

ADRIENNE, _tombant sur le fauteuil qui est près de la table à gauche_

Ah! tout est fini!

SCÈNE XIII

MICHONNET, ADRIENNE; LE PRINCE, L’ABBÉ, MLLES DANGEVILLE _et_ JOUVENOT _sortant de l’appartement à droite_

LE PRINCE

Personne!

MLLES DANGEVILLE _et_ JOUVENOT

Personne!

LE PRINCE, _s’avançant_

C’est égal... ce n’était pas la Duclos, et je triomphe!... (_Se retournant._) La main aux dames, et à souper!

(_Il offre une main à Mlle Jouvenot, l’autre à Mlle Dangeville,
tandis que l’abbé présente la sienne à Adrienne qui, toujours
assise et absorbée dans sa douleur, ne le voit ni ne l’écoute._)

ACTE QUATRIÈME

Un salon de réception très-élégant chez la princesse de Bouillon; porte au fond, deux portes latérales

SCÈNE PREMIÈRE

MICHONNET, _s’inclinant vers la porte à gauche, par laquelle il entre_

Merci, mon prince, merci! Rentrez donc, je vous prie! c’est trop d’honneur! (_Redescendant le théâtre._) Un prince de Bouillon! un descendant de Godefroy de Bouillon, me reconduire jusqu’à la porte de son cabinet... moi, régisseur! Que serait-ce donc si j’étais... Ah çà! voici ma commission faite, et avec quelque succès, j’ose le dire!... Je puis m’en aller... (_Regardant la pendule du salon._) Trois heures!... la répétition sera finie, sans moi! C’est la première fois que j’y aurai manqué... Je me dérange!... C’est du désordre! mais Adrienne me l’avait demandé comme un service! Elle y tenait tant! elle était d’une telle impatience, qu’avant que je fusse parti elle aurait voulu que, déjà, je fusse de retour.

UN VALET, _entrant par la porte du fond, avec Adrienne,\ et lui montrant Michonnet_

Oui, mademoiselle, il est encore ici.

MICHONNET

Que disais-je? c’est elle!

SCÈNE II

MICHONNET, ADRIENNE

ADRIENNE

Que devenez-vous donc?... Qui peut vous retenir?... Depuis plus de deux heures je vous attends, et je craignais qu’il ne fût survenu quelque accident, quelque obstacle...

MICHONNET

Aucun! tout s’est passé comme tu le désirais. A ton nom seul toutes les portes se sont ouvertes! car il faut rendre justice à ces grands seigneurs, ils aiment les artistes, ils nous aiment! «Mon prince, lui ai-je dit, vous avez souvent daigné répéter à mademoiselle Lecouvreur que vous lui donneriez, quand elle le voudrait, soixante mille livres des diamants qu’elle tient de la libéralité de la reine...--C’est vrai, je ne m’en dédis pas.--Eh bien! elle m’envoie vers vous, en secret, comptant sur votre bienveillance, pour lui rendre ce service, et sur votre discrétion pour n’en parler à personne...» Tu vois... c’était assez bien tourné.

ADRIENNE, _avec impatience_

Très-bien... et après?

MICHONNET

Après?... Il a paru étonné... et m’a demandé pourquoi se défaire de ces diamants... dans quelle idée?... dans quel but?... question à laquelle il m’a été impossible de répondre, attendu que tu ne m’as pas fait part de tes intentions... Il s’est mis alors à écrire un bon sur la caisse des fermiers généraux... en prononçant cette phrase, qui était convenable: «Dites à mademoiselle Lecouvreur que je ne regarde cet écrin que comme un dépôt.» Puis il a ajouté, avec un sourire qui m’a paru moins bien: «Dépôt qu’elle pourra, quand elle le voudra, venir me redemander elle-même!...»

ADRIENNE, _avec impatience_

Enfin, ces soixante mille livres...

MICHONNET

Je les ai là.

ADRIENNE

Ah! je respire... Mais si vous saviez tout ce que ces deux heures d’attente m’ont fait souffrir! vous n’auriez pas été aussi longtemps... car la journée avance, et il me reste encore d’autres démarches à faire...

MICHONNET

Oui, dix mille livres de plus, qu’il te faut... Tu me l’avais dit, et les voici!

ADRIENNE

O ciel!

MICHONNET

J’ai commencé par aller te les chercher... Voilà ce qui m’a retenu... Je t’en demande pardon...

ADRIENNE

Vous... me les chercher!... et où donc?

MICHONNET

Chez le notaire de la succession de mon oncle, l’épicier de la rue Férou.

ADRIENNE

Cet héritage! votre seul bien... tout ce que vous possédez!... Je ne puis accepter un tel sacrifice.

MICHONNET

Et pourquoi donc?

ADRIENNE

Je puis exposer ma fortune, mais non celle d’un ami.

MICHONNET

L’exposer?... en quoi?... Explique-moi d’abord...

ADRIENNE

Je ne le puis!... Je ne puis rien vous dire!

MICHONNET

Rien?... Je ne t’en demande pas davantage!... Prends... je le veux... Tout cela t’appartient!

ADRIENNE

Nous discuterons cela plus tard, gardez-les... Il faudrait, à l’instant même, porter cette somme rue Saint-Honoré, à l’hôtel de l’ambassadeur.

MICHONNET

L’ambassadeur moscovite?

ADRIENNE

Oui! à lui-même!... La lui remettre en payement d’une lettre de change de soixante-dix mille livres, souscrite à M. le comte de Kalkreutz...

MICHONNET, _étonné_

Comment?

ADRIENNE, _avec impatience_

Le comte de Kalkreutz... un Suédois...

MICHONNET, _avec douceur_

Je ne comprends pas...

ADRIENNE

Vous n’avez pas besoin de comprendre... Silence! c’est l’abbé!

SCÈNE III

MICHONNET, L’ABBÉ, ADRIENNE

L’ABBÉ, _entrant par le fond_

Que vois-je? mademoiselle Lecouvreur chez M. le prince de Bouillon!... Est-ce que cela nous annoncerait un contre-ordre?... Est-ce qu’on ne vous verrait pas ce soir?...

ADRIENNE

Si, vraiment! plus que jamais je dois tenir ma parole à M. le prince, et je viendrai.

L’ABBÉ

Je respire! car je connais des dames qui se font une grande fête de vous voir et de vous entendre; par malheur il pourra bien vous manquer un de vos enthousiastes, de vos fanatiques...

MICHONNET

Qui donc?

L’ABBÉ

Ce pauvre comte de Saxe!

ADRIENNE, _à part_

Qu’entends-je?

L’ABBÉ

Il lui arrive l’aventure la plus piquante et la plus originale... Mon état est d’apprendre les nouvelles et de les répandre, et je tiens celle-ci de bonne source... Imaginez-vous qu’il ne s’agissait de rien moins, pour lui, que de partir cette semaine pour conquérir la Courlande, et de là, devenir grand-duc... roi, que sais-je? (_Riant._) Et vous ne devineriez jamais qui lui enlève sa couronne? qui l’arrête au milieu de sa conquête?

MICHONNET

Non!

L’ABBÉ, _riant toujours_

Une lettre de change de soixante-dix mille livres...

MICHONNET, _étonné_

Comment dites-vous?

L’ABBÉ

Que l’ambassadeur de Russie a rachetée par-dessous main afin de vaincre par huissier et de faire prisonnier, sans combats, le général qu’il redoutait.

MICHONNET, _étonné_

Ce n’est pas possible!

L’ABBÉ, _riant toujours_

Je vous l’atteste! Et le plus curieux... c’est que cette lettre de change était d’abord entre les mains d’un comte de Kalkreutz...

MICHONNET, _vivement_

Un Suédois!

L’ABBÉ

Vous le connaissez?

MICHONNET, _avec colère et regardant Adrienne_

Oui... certes...

L’ABBÉ

Et il paraît que c’est une maîtresse du comte de Saxe, une grande dame!...

ADRIENNE, _vivement_

Une grande dame!...

L’ABBÉ

Que par malheur je ne connais pas encore, mais que j’espère bien découvrir... qui, dans un transport de jalousie, a dénoncé ce fait à l’ambassadeur tartare; de sorte qu’en ce moment le héros saxon, sans sceptre et sans armée, gémit sous les verrous, attendant que la politique ou l’amour vienne le délivrer... Voilà l’aventure primitive, je vous la donne... je vous la livre... permis à vous de l’embellir et de l’orner!... Je vais la confier aux méditations de M. de Bouillon... un savant qui aime à traiter ces sujets-là.

(_Il sort par la porte à gauche; Michonnet remonte après lui le
théâtre, le suit des yeux quelques instants, puis redescend à
droite._)

SCÈNE IV

ADRIENNE, MICHONNET

MICHONNET, _à Adrienne qui, silencieuse, baisse les yeux_

Ce que je viens d’entendre est donc vrai... le comte de Saxe est celui que tu aimes?

ADRIENNE, _à voix basse_

Oui.

MICHONNET

Et que tu veux délivrer?

ADRIENNE, _de même_

Oui.

MICHONNET

Au prix de ta fortune?

ADRIENNE, _avec passion_

Au prix de tout mon sang!

MICHONNET

Mais tu n’as donc pas entendu qu’il ne t’aimait pas, qu’il en aimait une autre?

ADRIENNE

Je le sais!

MICHONNET

Et tu oses me l’avouer... et tu n’en rougis pas!

ADRIENNE

Ah! vous ne pouvez pas comprendre, vous, qu’on aime sans le vouloir et malgré soi...

MICHONNET, _vivement_

Si!

ADRIENNE

Cherchant à le cacher à tous et à soi-même... en rougissant de honte, de cette honte qui est encore de l’amour!

MICHONNET, _avec passion_

Si! si! je le comprends!... pardon, Adrienne, c’est moi qui suis un insensé de t’avoir parlé ainsi. Mais qu’espères-tu?

ADRIENNE

Rien!... (_Avec amour._) que le sauver!... Et puis, ne nous a-t-on pas parlé tout à l’heure d’une rivale, d’une grande dame?

MICHONNET

Celle au bracelet sans doute, celle qu’il te préfère et pour laquelle il t’a trahie.

ADRIENNE, _portant la main à son cœur_

C’est vrai! mais ne me le dites pas, c’est comme si vous me frappiez là d’un fer froid et aigu, et ce n’est pas votre intention.

MICHONNET, _vivement et avec bonté_

Oh! non, non! tu ne peux le croire.

ADRIENNE

Cette rivale, je veux la connaître. (_Avec énergie._) Je la connaîtrai! pour lui dire: C’est par vous qu’il fut prisonnier, c’est par moi qu’il a recouvré la liberté, même celle de vous voir, de vous aimer, de me trahir encore... Jugez vous-même, madame, qui de nous aimait le mieux!

MICHONNET

Et lui?

ADRIENNE, _avec mépris_

Lui!... il m’a trompée, j’y renonce à jamais!

MICHONNET, _avec joie_

Bien cela!... Mais alors, réponds-moi, pourquoi tout sacrifier à un ingrat?

ADRIENNE

Pourquoi? vous me le demandez! La vengeance m’est-elle donc interdite et ne m’est-il pas permis de la choisir? N’avez-vous pas entendu tout à l’heure qu’il s’agissait pour lui en ce moment de combattre, de vaincre, de gagner un duché... peut-être une couronne... Et songez donc, ami, songez... s’il me la devait!... s’il la tenait de ma main! Roi, par la tendresse de celle qu’il a abandonnée et trahie!... Roi, par le dévouement de la pauvre comédienne!... Ah! il aura beau faire, il ne pourra m’oublier! A défaut de son amour, sa gloire même et sa puissance lui parleront de moi! comprenez-vous à présent ma vengeance?

Comblé de mes bienfaits, je veux l’en accabler!

O mon vieux Corneille! viens à mon aide! viens soutenir mon courage, viens remplir mon cœur de ces élans généreux, de ces sublimes sentiments que tu as tant de fois placés dans ma bouche. Prouve-leur à tous, que nous, les interprètes de ton génie, nous pouvons gagner au contact de tes nobles pensées... autre chose que de les bien traduire! Ce que tu as dit, je le ferai! (_A Michonnet._) Allez! courez le délivrer! Je vous attendrai chez moi.

(_Elle sort par le fond._)

SCÈNE V

MICHONNET, _seul, allant reprendre son chapeau qu’il avait posé
pendant la première scène sur l’un des fauteuils à gauche_

Ah! elle n’a que trop raison de compter sur moi, qui suis encore plus insensé qu’elle... Car après tout, elle donne sa fortune pour un amant, c’est tout simple!... mais moi, la mienne pour un rival!... (_Soupirant._) Enfin, elle le veut, cela lui fait plaisir... alors, à moi aussi!... Mais, ce qu’elle ne trouverait pas dans le grand Corneille lui-même, ce qui est le sublime de l’absurde, c’est que je souffre de sa peine... à elle! c’est que je suis tenté de lui en vouloir... à lui... de ce qu’il ne l’aime pas, et je serais furieux s’il l’aimait! (_Apercevant la princesse qui sort de l’appartement à droite._) Dieu! une belle dame!... la maîtresse de la maison, sans doute. (_La saluant sans que la princesse le voie._) Elle ne me voit pas, et je puis sortir, je crois, sans que cela la dérange... Allons remplir mon message, et porter notre argent à la Russie.

(_Il sort par le fond._)

SCÈNE VI

LA PRINCESSE, _seule, puis_ L’ABBÉ, _sortant de la porte à gauche_

LA PRINCESSE, _à part et rêvant_

Que Maurice coure la rejoindre, je l’en défie! Et quant à briser mes chaînes, il doit voir à présent que cela n’est pas si facile... La seule chose qui m’inquiète, c’est ce bracelet, donné hier par mon mari et perdu dans ma fuite... à quel moment?... sans doute en montant dans ce carrosse de louage qu’il m’a fallu prendre! Après tout! personne ne sait que ce bracelet m’appartient... quelques diamants de moins, cela regarde M. de Bouillon. L’essentiel, l’important pour moi, c’est de connaître cette femme qui exerce sur lui un tel empire... «Celle à qui il confie tout...» Et quand je pense que j’ai tenu ce secret, mieux encore! cette rivale entre mes mains... et que tout m’est échappé, grâce à mon mari, dont le flambeau est venu tout embrouiller... La science n’en fait jamais d’autres... avec ses lumières!... Aussi je lui en veux, et vienne l’occasion!... (_Apercevant l’abbé et d’un air gracieux._) Eh! c’est vous, l’abbé.

L’ABBÉ, _sortant de la porte à gauche_

Vous, madame! déjà superbe, éblouissante...

LA PRINCESSE

J’ai voulu de bonne heure me tenir prête à recevoir tout mon monde... et en attendant, je rêvais.

L’ABBÉ

Non pas à moi... j’en suis sûr.

LA PRINCESSE

Peut-être!... à des projets de vengeance... projets dans lesquels je ne vous ai pas défendu de m’aider... au contraire!

L’ABBÉ, _vivement_

Eh bien! madame!... vous me voyez furieux, je ne sais rien encore!

LA PRINCESSE, _souriant_

En vérité!... vous me rassurez!... je comptais si bien sur vos talents et votre habilité... que je commençais à m’effrayer de la récompense promise... mais, grâce au ciel!... et à vous...

L’ABBÉ, _vivement_

Ah! ne me parlez pas ainsi... car vous me désespérez! un instant j’ai cru connaître la personne, tout me prouvait que c’était la Duclos...

LA PRINCESSE

La Duclos!

L’ABBÉ

Votre mari lui-même paraissait convaincu... il me l’avait dit et démontré...

LA PRINCESSE

Raison de plus pour ne pas le croire!... Eh bien! moi, je suis plus heureuse ou plus habile que vous, j’ai vu cette beauté mystérieuse!... par un hasard singulier, je me suis trouvée, il y a quelques jours... la semaine dernière, avec elle... à la campagne... dans une allée sombre... très-sombre...

L’ABBÉ

En vérité!

LA PRINCESSE

Et sans pouvoir distinguer ses traits... je lui ai entendu prononcer quelques mots... une phrase que j’ai retenue... celle-ci: «Ne craignez rien. Votre secret m’a été confié par quelqu’un qui me dit tout.» C’est à coup sûr fort insignifiant; mais le singulier, le voici: c’est que l’accent, le son de la voix, me sont parfaitement connus! plus je me le rappelle, et plus il me semble que maintes fois je l’ai entendu retentir à mon oreille!

L’ABBÉ

Vous croyez?

LA PRINCESSE

A n’en pouvoir douter!... en quels lieux?... c’est ce que je ne puis dire! J’avais d’abord pensé à la duchesse de Mirepoix; j’ai couru ce matin lui faire une visite d’amitié! une voix aigre et pointue qui fait mal aux nerfs! Je suis passée chez madame de Sancerre, madame de Beauveau, madame de Vaudemont, pour m’informer de leurs nouvelles, empressement dont elles ont été vivement touchées, sans compter que jamais je ne les avais écoutées avec autant d’attention! Quelles futilités! quel bavardage! quel ennui!... j’ai tout subi! courage héroïque dépensé en pure perte! ce n’était pas cela! et pourtant c’est la voix de quelqu’un que je rencontre souvent... habituellement... dans ma société intime!

L’ABBÉ, _vivement_

Attendez! avez-vous vu la duchesse d’Aumont?

LA PRINCESSE, _de même_

Non, vraiment! et pourquoi?

L’ABBÉ

Une inspiration!... une idée!

LA PRINCESSE, _de même_

En effet!... l’intérêt que, malgré elle, elle paraissait prendre hier au comte de Saxe! tous ces détails intimes qu’elle savait sur son compte... et qu’elle était censée tenir de Florestan de Belle-Isle...

L’ABBÉ, _riant_

Son cousin.

LA PRINCESSE

Est-ce que vous croyez aux cousins?

L’ABBÉ

Du tout!... on ne les prend généralement que comme un manteau, contre l’orage.

SCÈNE VII

LA PRINCESSE, L’ABBÉ, UN DOMESTIQUE

LE DOMESTIQUE, _annonçant_

Madame la duchesse d’Aumont!

LA PRINCESSE, _bas à l’abbé_

C’est le destin qui nous l’envoie! (_Allant au-devant d’elle._) C’est vous, ma toute belle!... comme vous êtes aimable de nous venir de si bonne heure... l’abbé et moi nous parlions de vous!... nous allions peut-être en dire du mal!...

ATHÉNAÏS, _souriant_

Vrai!

L’ABBÉ, _bas à la princesse_

Est-ce la même voix?

LA PRINCESSE, _bas_

On ne peut pas juger sur un mot... faites-la parler... j’étudierai.

L’ABBÉ, _quittant la princesse et passant de l’autre côté à droite, près d’Athénaïs_

Madame la duchesse tenait tant à entendre mademoiselle Lecouvreur...

ATHÉNAÏS

Oh! oui...

L’ABBÉ

C’est un talent... un talent...

ATHÉNAÏS

Fort!

L’ABBÉ

Tandis que celui de la Duclos...

ATHÉNAÏS

Nul.

LA PRINCESSE, _à part_

Il paraît que nous n’en obtiendrons pas une phrase entière. (_Haut._) Je commence à être de votre avis, duchesse. Pour bien apprécier le charme de mademoiselle Lecouvreur et le naturel de sa diction, il faut avoir essayé soi-même quelques lignes en scène... tenez, nous devons la semaine prochaine dire des proverbes chez M. le duc de Noailles... je joue un rôle...

ATHÉNAÏS

Vous devez bien jouer la comédie, princesse?

LA PRINCESSE

Moi, non... tout m’embarrasse. Je répétais là tout à l’heure avec l’abbé, quand vous êtes venue...

ATHÉNAÏS

Vous déranger?

L’ABBÉ, _vivement_

Pas le moins du monde!

ATHÉNAÏS

Continuez... je ne dis plus un mot!

L’ABBÉ, _à part_

A merveille!

LA PRINCESSE

Gardez-vous-en bien! Je suis sûre, au contraire, de gagner à vous entendre, ma toute belle, car le difficile, c’est le naturel, c’est de parler simplement, comme on parle. J’ai, dans ma première scène, par exemple, une phrase, la plus simple qu’on puisse réciter, et je n’en puis venir à bout.

ATHÉNAÏS

Vous?

LA PRINCESSE

«Ne craignez rien. Votre secret m’a été confié par quelqu’un qui me dit tout!...»

ATHÉNAÏS

C’est bien facile.

LA PRINCESSE

Oui-dà! eh bien! je voudrais vous l’entendre prononcer à vous-même!

ATHÉNAÏS

A moi!

LA PRINCESSE

Comment la diriez-vous?

ATHÉNAÏS, _riant_

Je ne la dirais pas.

(_Elle les quitte et passe à la gauche du théâtre._)

LA PRINCESSE, _bas à l’abbé_

Elle élude la question!

L’ABBÉ, _de même_

C’est elle!

LA PRINCESSE, _allant au-devant de la marquise, de la baronne et des dames qui entrent par la porte du fond_

Bonjour, mes très-chères!

SCÈNE VIII

_Pendant que les dames entrent par le fond, plusieurs seigneurs
sortent de l’appartement à droite, avec_ LE PRINCE; LA MARQUISE, LA
PRINCESSE, LA BARONNE, L’ABBÉ, ATHÉNAÏS. _Les autres dames qui sont
entrées par la porte du fond vont s’asseoir sur des fauteuils
placés à gauche; les seigneurs qui sont entrés avec le prince se
tiennent debout devant elles._

LE PRINCE, _à droite_

Oui, messieurs, la nouvelle est authentique... (_Saluant les dames._) et je puis vous attester qu’à l’heure où je vous parle il est libre, complètement libre...

ATHÉNAÏS, _placée à l’extrême gauche_

Et qui donc?

LE PRINCE

Le comte de Saxe!

LA PRINCESSE, _à part_

Maurice! ô ciel!

LA MARQUISE

Ah! vous savez aussi la nouvelle! c’est très-désagréable... je croyais être seule!

LA BARONNE

En effet, le bruit courait ce matin que le futur souverain de Courlande était retenu prisonnier pour une somme très-considérable... ce n’est donc pas vrai?

LA MARQUISE

Eh! mon Dieu! si.

ATHÉNAÏS

Alors comment est-il libre?

LA BARONNE, _gaiement_

Un roman... un enlèvement, et comme il lui en arrive toujours, une aventure...

LA MARQUISE

La plus simple du monde... et la plus bourgeoise... on a payé ses dettes!

LA BARONNE

Oui-dà, marquise! et vous ne trouvez pas cela une aventure extraordinaire?

LA PRINCESSE

Si, vraiment, mais ces dettes, qui les a payées?

LA MARQUISE

Demandez à M. le prince, car, pour moi, l’histoire s’arrête là... on ne m’a rien dit de plus.

LE PRINCE, _gravement_

Et moi, mesdames...

TOUT LE MONDE

Eh bien?

LE PRINCE, _de même_

Je n’ai pu en savoir davantage... ce qui prouve bien...

L’ABBÉ

Que cela n’est pas! je le saurais... Or, je ne le sais pas, donc cela n’est pas!

LA MARQUISE

Cela est, je le tiens d’une amie intime du comte de Saxe.

LE PRINCE

Moi, je le tiens de Florestan lui-même, qui a vu Maurice, à telles enseignes qu’il a été de sa part défier le comte de Kalkreutz.

(_Au nom de Florestan, Athénaïs fait un mouvement que la princesse remarque._)

L’ABBÉ

Celui qui a livré sa créance à l’ambassadeur moscovite?

LE PRINCE

Précisément.

ATHÉNAÏS

Action déloyale, indigne d’un gentilhomme!

LE PRINCE

Et dont le comte de Saxe lui a demandé raison... ils ont dû se battre.

LA PRINCESSE

Et sait-on l’issue du combat?

LE PRINCE

Pas encore! mais ce pauvre Maurice qui devait nous venir ce soir...

ATHÉNAÏS

Ne craignez rien... il viendra!

LA PRINCESSE, _l’observant avec jalousie_

Vous croyez, madame?

SCÈNE IX

LES MÊMES; UN DOMESTIQUE

LE DOMESTIQUE, _annonçant_

Mademoiselle Lecouvreur et monsieur Michonnet, de la Comédie-Française!

L’ABBÉ

Ah! enfin!

(_Tout le monde va au-devant d’Adrienne._)

LA MARQUISE, _qui est restée avec la baronne sur le devant du théâtre, à droite_

Il paraît que nous aurons ce soir la tragédie.

LA BARONNE

Et la comédie.

LA MARQUISE

Le prince l’aime beaucoup.

LA BARONNE

Et la princesse donc!

LE PRINCE, _redescendant en donnant la main à Adrienne_

Combien je vous remercie, mademoiselle, de l’honneur que vous voulez bien nous faire, à madame de Bouillon et à moi!

ATHÉNAÏS, _à la princesse_

Daignez, princesse, me nommer à mademoiselle. Il y a si longtemps que je l’admire de loin, que je suis bien aise de le lui dire de près!

LA PRINCESSE, _présentant la duchesse_

Madame la duchesse d’Aumont, mademoiselle...

(_La princesse fait passer Adrienne près d’Athénaïs, de la marquise et de la baronne, qui l’entourent; le prince et l’abbé se rapprochent d’elles. Michonnet est presque seul à l’extrême droite, pendant que la princesse descend à gauche au bord de la scène et devant les dames qui sont assises._)

ADRIENNE

En vérité, mesdames, je suis confuse de tant d’honneur!

MICHONNET, _à part_

Ce n’est que justice! je vous demande si elle ne figure pas aussi bien qu’elles toutes dans un salon!

ADRIENNE

Vous avez voulu, vous et les nobles dames qui daignent m’accueillir...

LA PRINCESSE, _frappée du son de voix et écoutant_

O ciel!

ADRIENNE

Donner à l’humble artiste l’occasion d’étudier ce ton exquis, ces manières élégantes que vous seules possédez...

LA PRINCESSE, _de même_

Qu’entends-je?... cette voix...

ADRIENNE

Aussi je vais bien regarder... pour tâcher de copier fidèlement... certaine de réussir, pour peu que je sois ressemblante.

LA PRINCESSE

Plus je l’entends, plus il me semble... Non, non, ce n’est pas possible, c’est un rêve!... ce n’est pas à mon oreille, c’est dans mon imagination seule que retentit et vibre encore ce son de voix qui me poursuit toujours. (_Athénaïs et les autres dames se sont emparées d’Adrienne, la font asseoir auprès d’elles et causent avec elle à voix basse pendant que le prince et les autres seigneurs entourent son fauteuil. La princesse souriant avec ironie._) Quelle idée... en effet, que cette rivale qu’il me préfère soit une femme de théâtre... une comédienne... Et pourquoi non?... n’ont-elles point un charme, un prestige qui n’appartient qu’à elles, le talent et la gloire qui enivrent et ajoutent à la beauté? (_Regardant Adrienne que tous les seigneurs entourent._) Dans ce moment encore ne sont-ils pas là tous à l’admirer, à l’adorer?... Pourquoi n’aurait-il pas fait comme eux? Ah! ce doute est insupportable... et je veux à tout prix confirmer ou détruire mes soupçons. (_Se retournant vers le prince qui vient de quitter le fauteuil d’Adrienne et qui s’approche d’elle._) Eh bien! ne commençons-nous pas?

(_Adrienne se lève en signe d’assentiment et passe à droite près de Michonnet._)

LE PRINCE

Il nous faut attendre le comte de Saxe, puisqu’on assure qu’il viendra.

LA PRINCESSE, _regardant du côté d’Adrienne_

Je crois que vous nous flattez d’un vain espoir, il ne viendra pas. (_A part._) Elle a tressailli... elle écoute...

LE PRINCE

Qui vous le fait croire?... qui vous l’a dit? puisqu’il est libre... libre par les mains de l’amour.

LA PRINCESSE, _à part, observant Adrienne_

Elle tressaille encore! serait-ce elle qui l’aurait délivré? (_Haut._) Je n’ai pas voulu tout à l’heure troubler vos espérances, ni attrister ces dames, mais vous savez qu’il s’est battu.

ADRIENNE, _à part_

Battu!

LA PRINCESSE, _à part_

Elle se rapproche. (_Haut._) Et l’abbé, qui sait tout, m’a dit... que le comte était blessé dangereusement.

L’ABBÉ, _étonné_

Moi!

LA PRINCESSE, _bas à l’abbé_

Taisez-vous! (_Poussant un cri et courant près d’Adrienne qui vient de tomber évanouie dans un fauteuil._) Mademoiselle Lecouvreur se trouve mal!

MICHONNET, _se précipitant vers elle_

Adrienne!

LA BARONNE _et_ LA MARQUISE, _passant derrière le fauteuil d’Adrienne_

Ah! mon Dieu!

ADRIENNE, _revenant à elle_

Ce n’est rien... l’éclat des lumières... la chaleur du salon. (_A la princesse qui lui fait respirer un flacon que l’abbé vient de lui donner._) Merci, madame, que de bontés! (_Rencontrant ses yeux._) Quel regard!

UN DOMESTIQUE, _annonçant_

Monsieur le comte de Saxe.

(_Tout le monde pousse un cri de surprise; les dames quittent le
fauteuil d’Adrienne et vont au-devant du comte._)

ADRIENNE, _faisant un geste de joie_

Ah!

(_Elle veut s’élancer vers lui, Michonnet la retient par la main;
la princesse et Adrienne restent un moment les yeux fixés l’une sur
l’autre._)

MICHONNET, _à voix basse_

Prends garde!... la joie trahit encore plus que la douleur.

(_Les seigneurs et les dames qui étaient allés au-devant de Maurice redescendent avec lui._)

LE PRINCE, _à Maurice_

Que nous disait donc l’abbé, que vous étiez blessé?

L’ABBÉ

Permettez, je réclame.

MAURICE

Bah! depuis Charles XII, la Suède ne sait plus se battre.

LE PRINCE, _riant_

Ainsi, ce comte de Kalkreutz...

MAURICE

Désarmé à la seconde passe. (_Le prince, l’abbé et Athénaïs remontent le théâtre et vont causer avec les autres dames et seigneurs. Maurice se trouve sur le devant de la scène près de la princesse et lui dit à demi-voix sans la regarder_:) Vous disiez vrai, princesse, en disant que vous me ramèneriez.

LA PRINCESSE, _avec joie_

O ciel!

MAURICE, _de même_

Je voulais partir sans vous voir, mais après le service que vous venez de me rendre, service que, du reste, je n’accepte pas... je...

ADRIENNE, _à droite et à quelques pas d’eux, les suivant des yeux_

Il lui parle bas!... si c’était cette grande dame... si c’était elle!...

LA PRINCESSE, _continuant à causer avec Maurice_

Que voulez-vous dire?

MAURICE, _toujours bas à la princesse_

Il faut absolument que je vous parle.

LA PRINCESSE, _de même_

Ce soir, quand tout le monde sera parti.

MAURICE, _de même_

Soit! (_La princesse remonte le théâtre à gauche du spectateur; Maurice se retourne et aperçoit à droite Adrienne, il la salue profondément._) Mademoiselle Lecouvreur!

(_Il fait quelques pas pour aller près d’elle; le prince, qui avait
remonté le théâtre, le redescend et prend Maurice par-dessous le
bras au moment où il s’approche d’Adrienne._)

LE PRINCE

A propos de la Suède, mon cher comte, j’ai à vous demander...

(_Il s’éloigne avec lui en causant et en remontant le théâtre; ils
disparaissent tous deux quelques moments dans d’autres salons.
Pendant ce temps, la marquise et la baronne se sont rapprochées
d’Adrienne; Michonnet, qui était à l’extrême droite, a remonté le
théâtre, est resté quelque temps au fond, puis est redescendu à
l’extrême gauche._)

L’ABBÉ, _à la princesse à demi-voix_

Je vous demanderai maintenant, princesse, pourquoi, tout à l’heure, vous m’accusiez ainsi de...

LA PRINCESSE, _à voix haute_

Pourquoi?... parce que vous n’êtes jamais au fait des choses. (_Se retournant en riant vers les deux dames qui sont à sa gauche._) Imaginiez-vous, mesdames...

(_L’abbé quitte la droite de la princesse, remonte le théâtre, et
va se placer entre les deux dames comme pour se justifier près
d’elles._)

LA PRINCESSE, _continuant sa phrase_

Imaginez-vous que le pauvre abbé court vainement depuis hier à la découverte d’un secret! Une belle inconnue qu’adore le comte de Saxe... Mais, j’y songe... (_Se retournant vers Adrienne._) Mademoiselle Lecouvreur pourrait peut-être nous éclairer sur ce mystère...

ADRIENNE

Moi, madame!

LA PRINCESSE

Sans doute!... on assure dans le monde que l’objet de cet amour est une personne de théâtre.

L’ABBÉ

Laissez donc...

ADRIENNE

C’est étrange! on assurait au théâtre que cette maîtresse en titre était une grande dame...

L’ABBÉ, _regardant Athénaïs_

Je le croirais plutôt!

LA PRINCESSE

Ma chronique parlait même d’une certaine rencontre nocturne...

ADRIENNE

Et la mienne d’une visite dans une petite maison.

ATHÉNAÏS

Mais c’est très-intéressant!

LA PRINCESSE

On disait que la comédienne y avait été surprise par une rivale jalouse.

ADRIENNE

On affirmait que la grande dame en avait été chassée par un mari indiscret.

ATHÉNAÏS

Que vous semblez bien instruites toutes deux!...

L’ABBÉ

Plus que moi, j’en conviens!

ATHÉNAÏS

Mais pour nous mettre à même de prononcer, qui nous donnera des preuves?

LA PRINCESSE

La mienne est un bouquet que la belle a laissé aux mains de son vainqueur... bouquet de roses, attaché par un ruban soie et or!

ADRIENNE, _à part_

Mon bouquet!

ATHÉNAÏS, _à Adrienne_

Et votre preuve, à vous... mademoiselle!...

ADRIENNE

La mienne?... la mienne, c’est que la grande dame a laissé tomber en s’enfuyant dans le jardin...

ATHÉNAÏS

Comme Cendrillon, sa pantoufle de verre...

ADRIENNE

Non, mais un bracelet de diamants...

LA PRINCESSE, _à part_

Mon bracelet!

L’ABBÉ

Un conte des _Mille et une nuits_!

ADRIENNE

Non, vraiment, une réalité!... car ce bracelet on me l’a apporté... on me l’a laissé... (_Le montrant._) Le voici!

L’ABBÉ, _prenant le bracelet, et le montrant à la marquise et à la baronne, entre lesquelles il est placé_

Superbe! voyez donc, mesdames.

LA PRINCESSE, _jette un regard sur le bracelet et dit froidement_

Admirable!... c’est travaillé avec un art!

(_Elle avance la main pour le prendre, mais le prince, qui depuis
quelques instants est rentré dans le salon avec Maurice, s’est
approché du groupe, se place entre la princesse et la marquise. La
princesse s’éloigne et se rapproche d’Athénaïs qui venait aussi
pour regarder le bracelet._)

LE PRINCE

Qu’est-ce donc? qu’admirez-vous ainsi?

L’ABBÉ

Ce bracelet!...

LE PRINCE

Celui de ma femme!

TOUS, _avec un accent différent_

Sa femme!

LE PRINCE, _remontant le théâtre et montrant à tout le monde le bracelet avec un air de satisfaction_

Il est de bon goût, n’est-ce pas?

ADRIENNE, _à part_

C’était elle!...

(_Pendant le désordre produit par cet incident, Athénaïs, la
princesse, le prince et les autres dames ont remonté le théâtre.
Adrienne, qui était à l’extrême droite, traverse la scène avec
agitation, et va se placer à gauche près de Michonnet._)

LA PRINCESSE, _au milieu du théâtre et mettant à son bras son bracelet que son mari vient de lui rendre_

Eh bien! maintenant que M. le comte de Saxe est décidément des nôtres, si mademoiselle Lecouvreur était assez bonne pour nous dire quelques vers...

ADRIENNE, _hors d’elle_

Des vers!... moi!... en ce moment! (_Les dames qui étaient assises à gauche se lèvent et se dirigent vers la droite du salon. A part._) Ah! c’est trop d’impudence...

MICHONNET, _à gauche, près d’elle_

Calme-toi et étudie!... il y a dans le monde de plus grands comédiens que nous!

(_Les dames et seigneurs se sont placés à droite devant les deux
rangées de fauteuils qui garnissent ce côté du salon._)

MAURICE, _qui a redescendu le théâtre_

Quoi, mademoiselle... vous daigneriez...

ADRIENNE, _froidement_

Oui, monsieur le comte!

LA PRINCESSE, _d’un air gracieux_

Quel bonheur!... asseyons-nous, mesdames... (_A Maurice._) monsieur le comte, auprès de moi...

ADRIENNE, _à part_

Les voir là, sous mes yeux, tous les deux ensemble... comme pour me braver!... mon Dieu, donnez-moi la force de me contraindre...

LE PRINCE

Que nous direz-vous?

ATHÉNAÏS

Le Songe de _Pauline_.

LA MARQUISE

_Hermione._

LA BARONNE

Ou _Camille_ des _Horaces_.

LA PRINCESSE, _avec ironie_

Ou plutôt le monologue d’_Ariane_ abandonnée.

ADRIENNE, _à part, se contenant à peine_

Ah! c’en est trop!

ATHÉNAÏS, _qui est assise à la droite de la princesse, s’écrie_

Non, non! _Phèdre_, que vous avez si bien jouée avant-hier.

ADRIENNE, _vivement_

_Phèdre_ soit.

TOUS

Écoutons...

(_Tout le monde est rangé à droite. Michonnet, assis à gauche, a
tiré plusieurs brochures de sa poche; il prend celle de Phèdre, et
s’apprête à souffler. Adrienne est seule debout au milieu du
théâtre._)

ADRIENNE, _récitant avec une agitation et une fièvre toujours
croissantes, les yeux fixés sur la princesse, qui se penche
plusieurs fois sur l’épaule de Maurice et lui parle bas avec
affectation_

... Juste ciel! qu’ai-je fait aujourd’hui?
Mon époux va paraître, et son fils avec lui.
Je verrai le témoin de ma flamme adultère
Observer de quel front j’ose aborder son père!
Le cœur gros de soupirs qu’il n’a point écoutés,

(_Regardant Maurice._)

L’œil humide de pleurs par l’ingrat rebutés.
Penses-tu que, sensible à l’honneur de Thésée,
Il lui cache l’ardeur dont je suis embrasée?
Laissera-t-il trahir et son père et son roi?
Pourra-t-il contenir l’horreur qu’il a pour moi?

(_Regardant Maurice, qui vient de ramasser l’éventail que la
princesse avait laissé tomber, et qui le lui remet d’un air
galant._)

Il se tairait en vain! je sais mes perfidies,
Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies...

(_Hors d’elle-même et s’avançant vers la princesse._)

Qui, goûtant dans le crime une honteuse paix,
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais!...

(_Elle a continué à s’avancer vers la princesse, qu’elle désigne du
doigt, et reste quelque temps dans cette attitude, pendant que les
dames et seigneurs, qui ont suivi tous ses mouvements, se lèvent
comme effrayés de cette scène._)

LA PRINCESSE, _avec calme_

Bravo! bravo! admirable!

TOUS

Admirable!

MICHONNET, _bas à Adrienne_

Malheureuse!... qu’as-tu fait?...

ADRIENNE

Je me suis vengée!

LA PRINCESSE, _hors d’elle-même_

Un tel affront!... je le lui ferai payer cher!...

ADRIENNE, _au prince, qui la félicite_

Déjà souffrante et fatiguée, je vous demanderai la permission de me retirer...

LA PRINCESSE, _bas à Maurice, qui fait un pas vers Adrienne_

Restez!

LE PRINCE, _à Adrienne_

Quelque envie que nous ayons de vous retenir... nous n’osons insister... (_Remontant le théâtre et parlant à des domestiques qui sont au fond._) La voiture de mademoiselle Lecouvreur...

(_Pendant le temps où le prince remonte le théâtre, la princesse
fait quelques pas à droite, et Maurice se rapproche d’Adrienne qui
est à gauche._)

ADRIENNE, _à demi-voix_

Suivez-moi...

MAURICE, _de même_

Impossible ce soir! Vous saurez pourquoi!... Mais...

ADRIENNE

Il suffit...

(_En ce moment le prince, qui a redescendu le théâtre, offre sa
main à Adrienne. Elle remonte avec lui vers la porte du fond. Les
hommes groupés à gauche de la porte et les femmes debout à droite
la saluent. Adrienne jette sur Maurice un dernier regard de
reproche et de douleur, et s’éloigne pendant que la princesse la
regarde sortir d’un œil menaçant._)

ACTE CINQUIÈME

L’appartement d’Adrienne: à gauche, une cheminée; près de la
cheminée, un fauteuil et une table; porte au fond; deux portes
latérales; fauteuils au fond et à droite

SCÈNE PREMIÈRE

MICHONNET, _à la porte du fond, parlant à une femme de chambre, puis_ ADRIENNE, _sortant de la porte à gauche_

MICHONNET

Oui, je sais que sa porte est fermée et qu’il est onze heures! Mais si elle n’est pas encore déshabillée... vous lui direz que c’est moi, Michonnet!...

ADRIENNE, _l’apercevant et courant à lui_

Ah!... je vous attendais!...

MICHONNET, _à la femme de chambre qui se retire_

Vous voyez bien!

ADRIENNE

Je souffrais tant!

MICHONNET

Et moi donc!... Je ne pouvais pas rentrer sans savoir comment tu te trouvais... je n’aurais pu dormir...

ADRIENNE

Depuis que vous êtes là... je suis mieux!

MICHONNET

Et moi aussi!... Après t’avoir reconduite, je suis passé au théâtre, d’où je viens!

ADRIENNE

Le spectacle est-il terminé?

MICHONNET

Nous en avons encore pour une heure.

ADRIENNE

Tant mieux!... Je suis si souffrante que je voulais faire dire au théâtre qu’il me sera impossible de jouer demain.

MICHONNET

Je vais y passer... J’arrangerai cela et je viendrai te rendre réponse.

ADRIENNE

Que de peines je vous donne!...

MICHONNET

Allons donc!... moi, qui demeure dans ta maison, ne me voilà-t-il pas bien malade!... ce n’est pas cela qui m’inquiète!

ADRIENNE

Qu’est-ce donc?...

MICHONNET

La scène de ce soir... chez cette grande dame! crois-tu donc, qu’excepté son mari, tout le monde n’ait pas compris l’allusion... à commencer par elle...

ADRIENNE

Je l’espère bien! Je l’ai blessée à mort, n’est-ce pas?... Quelle joie! c’est le seul moment de bonheur que j’aie éprouvé après tant de souffrance! A chaque mot de ces derniers vers... il me semblait lui enfoncer un poignard dans le cœur! Et puis, avez-vous lu la terreur sur tous les visages? Avez-vous entendu ce silence? L’avez-vous vue elle-même, en dépit de son audace, pâlir sous mes regards? Ah! j’avais marqué d’une tache ineffaçable:

Ce front qui ne rougit jamais!

MICHONNET

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Adrienne LecouvreurChapter III: Part 3

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