Chapter M: Orgon
MARIO. SILVIA.[1] DORANTE. LISETTE, femme de chambre de Silvia. ARLEQUIN,[2] valet de Dorante. UN LAQUAIS.
* * * * *
_La scene est a Paris._
ACTE I
SCENE PREMIERE.
SILVIA, LISETTE.
SILVIA.
Mais, encore une fois, de quoi vous melez-vous? Pourquoi repondre de mes sentiments?
LISETTE.
C'est que j'ai cru que, dans cette occasion-ci, vos sentiments ressembleroient a ceux de tout le monde. Monsieur votre pere me demande si vous etes bien aise qu'il vous marie, si vous en avez quelque joie. Moi, je lui reponds qu'oui[3]; cela va tout de suite;[4] et il n'y a peut-etre que vous de fille[5] au monde pour qui ce _oui_-la ne soit pas vrai. Le _non_ n'est pas naturel.
SILVIA.
Le non n'est pas naturel? Quelle sotte naivete! Le mariage auroit donc de grands charmes pour vous?
LISETTE.
Eh bien! c'est encore _oui_, par exemple.
SILVIA.
Taisez-vous; allez repondre vos impertinences ailleurs,[6] et sachez que ce n'est pas a vous a juger[7] de mon coeur par le votre.
LISETTE.
Mon coeur est fait comme celui de tout le monde. De quoi le votre s'avise- t-il de n'etre fait comme celui de personne?
SILVIA.
Je vous dis que, si elle osoit, elle m'appellerait une originale.[8]
LISETTE.
Si j'etois votre egale, nous verrions.
SILVIA.
Vous travaillez a me facher. Lisette.
LISETTE.
Ce n'est pas mon dessein. Mais, dans le fond, voyons, quel mal ai-je fait de dire a monsieur Orgon que vous etiez bien aise d'etre mariee?
SILVIA.
Premierement, c'est que tu n'as pas dit vrai: je ne m'ennuie pas d'etre fille.
LISETTE.
Cela est encore tout neuf.[9]
SILVIA.
C'est qu'il n'est pas necessaire que mon pere croie me faire tant de plaisir en me mariant, parce que cela le fait agir avec une confiance qui ne servira peut-etre de rien.
LISETTE.
Quoi! vous n'epouserez pas celui qu'il vous destine?
SILVIA.
Que sais-je? Peut-etre ne me conviendra-t-il point, et cela m'inquiete.
LISETTE.
On dit que votre futur est un des plus honnetes hommes du monde; qu'il est bien fait, aimable,[10] de bonne mine; qu'on ne peut pas avoir plus d'esprit; qu'on ne sauroit etre d'un meilleur caractere. Que voulez-vous de plus? Peut-on se figurer de mariage plus doux, d'union[11] plus delicieuse?[12]
SILVIA.
Delicieuse? Que tu es folle, avec tes expressions!
LISETTE.
Ma foi! Madame, c'est qu'il est heureux qu'un amant de cette espece-la veuille se marier dans les formes;[13] il n'y a presque point de fille, s'il lui faisoit la cour, qui ne fut en danger de l'epouser sans ceremonie. Aimable, bien fait, voila de quoi vivre[14] pour l'amour; sociable et spirituel, voila pour l'entretien de la societe. Pardi![15] tout en sera bon[16] dans cet homme-la; l'utile et l'agreable, tout s'y trouve.[17]
SILVIA.
Oui, dans le portrait que tu en fais, et on dit qu'il y ressemble; mais c'est un on dit, et je pourrais bien n'etre pas de ce sentiment-la, moi. Il est bel homme, dit-on, et c'est presque tant pis.
LISETTE.
Tant pis! tant pis! mais voila une pensee bien heteroclite![18]
SILVIA.
C'est une pensee de tres bon sens.[19] Volontiers un bel homme est fat; je l'ai remarque.
LISETTE.
Oh! il a tort d'etre fat, mais il a raison d'etre beau.
SILVIA.
On ajoute qu'il est bien fait; passe.[20]
LISETTE.
Oui-da,[21] cela est pardonnable.
SILVIA.
De beaute[22] et de bonne mine, je l'en dispense; ce sont la des agrements superflus.
LISETTE.
Vertuchoux![23] si je me marie jamais, ce superflu-la sera mon necessaire.[24]
SILVIA.
Tu ne sais ce que tu dis. Dans le mariage, on a plus souvent affaire a l'homme raisonnable qu'a l'aimable homme: en un mot, je ne lui demande qu'un bon caractere, et cela est plus difficile a trouver qu'on ne pense. On loue beaucoup le sien; mais qui est-ce qui a vecu avec lui? Les hommes ne se contrefont-ils[25] pas, surtout quand ils ont de l'esprit? N'en ai- je pas vu, moi, qui paroissoient, avec leurs amis, les meilleures gens du monde? C'est la douceur, la raison, l'enjouement meme; il n'y a pas jusqu'a leur physionomie qui ne soit garante de toutes les bonnes qualites qu'on leur trouve. Monsieur un tel a l'air d'un galant homme, d'un homme bien raisonnable, disoit-on tous les jours d'Ergaste. Aussi l'est-il[26] repondoit-on; je l'ai repondu moi-meme. Sa physionomie ne vous ment pas d'un mot.[27] Oui, fiez-vous y a cette physionomie si douce, si prevenante, qui disparoit un quart d'heure apres, pour faire place a un visage sombre, brutal, farouche, qui devient l'effroi de toute une maison. Ergaste s'est marie; sa femme, ses enfants, son domestique, ne lui connoissent encore que ce visage-la, pendant qu'il promene partout ailleurs cette physionomie si aimable que nous lui voyons, et qui n'est qu'un masque qu'il prend au sortir de chez lui.
LISETTE.
Quel fantasque avec ses deux visages!
SILVIA.
N'est-on pas content de Leandre, quand on le voit? Eh bien! chez lui, c'est un homme qui ne dit mot, qui ne rit ni qui ne gronde:[28] c'est une ame[29] glacee, solitaire, inaccessible. Sa femme ne la connoit point, n'a point de commerce avec elle; elle n'est mariee qu'avec une figure qui sort d'un cabinet, qui vient a table, et qui fait expirer de langueur, de froid et d'ennui tout ce qui l'environne. N'est-ce pas la un mari bien amusant?
LISETTE.
Je gele au recit que vous m'en faites. Mais Tersandre, par exemple?
SILVIA.
Oui, Tersandre! il venoit l'autre jour de s'emporter contre sa femme. J'arrive, on m'annonce: je vois un homme qui vient a moi les bras ouverts, d'un air serein, degage; vous auriez dit qu'il sortait de la conversation la plus badine; sa bouche et ses yeux rioient encore. Le fourbe! Voila ce que c'est que les hommes. Qui est-ce qui croit que sa femme est a plaindre avec lui? Je la trouvai toute abattue, le teint plombe, avec des yeux qui venoient de pleurer; je la trouvai comme je serai peut-etre: voila mon portrait a venir; je vais du moins risquer d'en etre une copie. Elle me fit pitie, Lisette; si j'allois te faire pitie aussi? Cela est terrible! qu'en dis-tu? Songe a ce que c'est qu'un mari.
LISETTE.
Un mari? c'est un mari. Vous ne deviez pas finir par ce mot-la; il me raccommode avec tout le reste.[30]
SCENE II.
M, ORGON, SILVIA, LISETTE.
M. ORGON.
Eh! bonjour, ma fille. La nouvelle que je viens t'annoncer te fera-t-elle plaisir? Ton pretendu arrive aujourd'hui; son pere me l'apprend par cette lettre-ci. Tu ne me reponds rien; tu me parois triste. Lisette de son cote baisse les yeux. Qu'est-ce que cela signifie? Parle donc, toi; de quoi s'agit-il?
LISETTE.
Monsieur, un visage qui fait trembler, un autre qui fait mourir de froid, une ame gelee qui se tient a l'ecart; et puis le portrait d'une femme qui a le visage abattu, un teint plombe, des yeux bouffis et qui viennent de pleurer; voila, Monsieur, tout ce que nous considerons avec tant de recueillement.
M. ORGON.
Que veut dire ce galimatias? Une ame, un portrait! Explique-toi donc: je n'y entends rien.
SILVIA.
C'est que j'entretenois Lisette du malheur d'une femme maltraitee par son mari; je lui citois celle de Tersandre, que je trouvai l'autre jour fort abattue, parce que son mari venoit de la quereller; et je faisois la- dessus mes reflexions.
LISETTE.
Oui, nous parlions d'une physionomie qui va et qui vient; nous disions qu'un mari porte un masque avec le monde, et une grimace[31] avec sa femme.
M. ORGON.
De tout cela,[32] ma fille, je comprends que le mariage t'alarme, d'autant plus que tu ne connois point Dorante.
LISETTE.
Premierement, il est beau; et c'est presque tant pis.
M. ORGON.
Tant pis! Reves-tu, avec ton tant pis?
LISETTE.
Moi, je dis ce qu'on m'apprend: c'est la doctrine de Madame; j'etudie sous elle.
M. ORGON.
Allons, allons, il n'est pas question de tout cela. Tiens, ma chere enfant, tu sais combien je t'aime. Dorante vient pour t'epouser. Dans le dernier voyage que je fis en province, j'arretai ce mariage-la avec son pere, qui est mon intime et mon ancien ami; mais ce fut a condition que[33] vous vous plairiez a tous deux et que vous auriez entiere liberte de vous expliquer la-dessus. Je te defends toute complaisance a mon egard. Si Dorante ne te convient point, tu n'as qu'a le dire, et il repart; si tu ne lui convenois pas, il repart de meme,
LISETTE.
Un _duo_ de tendresse en decidera, comme a l'Opera: "Vous me voulez, je vous veux; vite un notaire[34]!" ou bien: "M'aimez-vous? non; ni moi non plus, vite a cheval!"
M. ORGON.
Pour moi, je n'ai jamais vu Dorante: il etoit absent quand j'etois chez son pere; mais, sur tout le bien[35] qu'on m'en a dit, je ne saurois craindre que vous vous remerciiez[36] ni l'un ni l'autre.
SILVIA.
Je suis penetree de vos bontes, mon pere. Vous me defendez toute complaisance, et je vous obeirai.
M. ORGON.
Je te l'ordonne.
SILVIA.
Mais, si j'osois, je vous proposerois, sur une idee qui me vient, de m'accorder une grace qui me tranquilliseroit tout a fait.
M. ORGON.
Parle ... Si la chose est faisable, je te l'accorde.
SILVIA.
Elle est tres faisable; mais je crains que ce ne soit abuser de vos bontes.
M. ORGON.
Eh bien! abuse. Va, dans ce monde, il faut etre un peu trop bon pour l'etre assez.
LISETTE.
Il n'y a que le meilleur de tous les hommes qui puisse dire cela.
M. ORGON.
Explique-toi, ma fille.
SILVIA.
Dorante arrive ici aujourd'hui.... Si je pouvois le voir, l'examiner un peu sans qu'il me connut! Lisette a de l'esprit, Monsieur; elle pourroit prendre ma place pour un peu de temps, et je prendrois la sienne.
M. ORGON, _a part_.
Son idee est plaisante.[37] (_Haut_.) Laisse-moi rever un peu a ce que tu me dis la. (_A part_.) Si je la laisse faire, il doit arriver quelque chose de bien singulier. Elle ne s'y attend pas elle-meme.... (_Haut_.) Soit, ma fille, je te permets le deguisement. Es-tu bien sure de soutenir le tien, Lisette?
LISETTE.
Moi, Monsieur? Vous savez qui je suis; essayez de m'en conter,[38] et manquez de respect, si vous l'osez, a cette contenance-ci. Voila un echantillon des bons airs[39] avec lesquels je vous attends. Qu'en dites- vous? Hem? retrouvez-vous Lisette?
M. ORGON.
Comment donc! je m'y trompe actuellement moi-meme. Mais il n'y a point de temps a perdre: va t'ajuster suivant ton role. Dorante peut nous surprendre. Hatez-vous, et qu'on donne le mot a toute la maison.
SILVIA.
Il ne me faut presque qu'un tablier.[40]
LISETTE.
Et moi, je vais a ma toilette. Venez m'y coiffer, Lisette, pour vous accoutumer a vos fonctions.... Un peu d'attention a votre service, s'il vous plait.
SILVIA.
Vous serez contente, marquise. Marchons!
SCENE III.
MARIO, M. ORGON, SILVIA.
MARIO.
Ma soeur, je te felicite de la nouvelle que j'apprends.... Nous allons voir ton amant, dit-on.
SILVIA.
Oui, mon frere, mais je n'ai pas le temps de m'arreter: j'ai des affaires serieuses, et mon pere vous les dira. Je vous quitte.
SCENE IV.
M. ORGON, MARIO.
M. ORGON.
Ne l'amusez pas,[41] Mario; venez, vous saurez de quoi il s'agit.
MARIO.
Qu'y a-t-il de nouveau, Monsieur?
M. ORGON.
Je commence par vous recommander d'etre discret sur ce que je vais vous dire, au moins.
MARIO.
Je suivrai vos ordres.
M. ORGON.
Nous verrons Dorante aujourd'hui; mais nous ne le verrons que deguise.
MARIO.
Deguise! Viendra-t-il en partie de masque?[42] lui donnerez-vous le bal?
M. ORGON.
Ecoutez l'article[43] de la lettre du pere. Hum!... _Je ne sais, au reste, ce que vous penserez d'une imagination[44] qui est venue a mon fils: elle est bizarre, il en convient lui-meme; mais le motif est pardonnable et meme delicat: c'est qu'il m'a prie de lui permettre de n'arriver d'abord chez vous que sous la figure[45] de son valet, qui, de son cote, fera le personnage de son maitre.
MARIO.
Ah! ah! cela sera plaisant.[46]
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