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Chapter M: REMY, joyeux

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Ah! je suis content, vous voila d'accord. Oh! ca, mes enfants (_il leur prend les mains a tous deux_), je vous fiance en attendant mieux. Je ne saurois rester; je reviendrai tantot. Je vous laisse le soin de presenter votre futur a Madame. Adieu, ma niece.

(_Il sort_.)

MARTON, _riant_.

Adieu donc, mon oncle.

SCENE V.

MARTON, DORANTE.

MARTON.

En verite, tout ceci a l'air d'un songe. Comme monsieur Remy expedie! Votre amour me paroit bien prompt: sera-t-il aussi durable?

DORANTE.

Autant l'un que l'autre, Mademoiselle.

MARTON.

Il s'est trop hate de partir. J'entends Madame qui vient, et comme, graces[24] aux arrangements de monsieur Remy, vos interets sont presque les miens, ayez la bonte d'aller un moment sur la terrasse, afin que je la previenne.

DORANTE.

Volontiers, Mademoiselle.

MARTON, _en le voyant sortir_.

J'admire ce penchant dont on se prend tout d'un coup l'un pour l'autre.

SCENE VI.

ARAMINTE, MARTON.

ARAMINTE.

Marton, quel est donc cet homme qui vient de me saluer si gracieusement, et qui passe sur la terrasse? Est-ce a vous a qui il en veut?[25]

MARTON.

Non, Madame, c'est a vous-meme.

ARAMINTE, _d'un air assez vif_.

Eh bien! qu'on le fasse venir; pourquoi s'en va-t-il?

MARTON.

C'est qu'il a souhaite que je vous parlasse auparavant. C'est le neveu de monsieur Remy, celui qu'il vous a propose pour homme d'affaires.

ARAMINTE.

Ah! c'est la lui! Il a vraiment tres bonne facon.

MARTON.

Il est generalement estime, je le sais.

ARAMINTE.

Je n'ai pas de peine a le croire: il a tout l'air de le meriter. Mais, Marton, il a si bonne mine, pour un intendant, que je me fais quelque scrupule de le prendre: n'en dira-t-on rien?

MARTON.

Et que voulez-vous qu'on dise? Est-on oblige de n'avoir que des intendants mal faits?

ARAMINTE.

Tu as raison. Dis-lui qu'il revienne. Il n'etoit pas necessaire de me preparer a le recevoir: des que c'est monsieur Remy qui me le donne, c'en est assez; je le prends.

MARTON, _comme s'en allant_.[26]

Vous ne sauriez mieux choisir. (_Et puis revenant_.) Etes-vous convenue du parti [26] que vous lui faites? Monsieur Remy m'a charge de vous en parler.

ARAMINTE.

Cela est inutile. Il n'y aura point de dispute la-dessus. Des que c'est un honnete homme, il aura lieu d'etre content. Appelez-le.

MARTON, _hesitant de partir_.

On lui laissera ce petit appartement qui donne sur le jardin, n'est-ce pas?

ARAMINTE.

Oui; comme il voudra. Qu'il vienne.

(_Marton va dans la coulisse_.)

SCENE VII.

DORANTE, ARAMINTE, MARTON.

MARTON.

Monsieur Dorante, Madame vous attend.

ARAMINTE.

Venez, Monsieur; je suis obligee a monsieur Remy d'avoir songe a moi. Puisqu'il me donne son neveu, je ne doute pas que ce ne soit un present qu'il me fasse. Un de mes amis me parla avant-hier d'un intendant qu'il doit m'envoyer aujourd'hui; mais je m'en tiens a vous.

DORANTE.

J'espere, Madame, que mon zele justifiera la preference dont vous m'honorez, et que je vous supplie de me conserver. Rien ne m'affligeroit tant a present que de la perdre.

MARTON.

Madame n'a pas deux paroles.

ARAMINTE.

Non, Monsieur; c'est une affaire terminee, je renverrai tout.[28] Vous etes au fait des affaires, apparemment; vous y avez travaille?

DORANTE.

Oui, Madame; mon pere etoit avocat, et je pourrois l'etre moi-meme.

ARAMINTE.

C'est-a-dire que vous etes un homme de tres bonne famille, et meme au- dessus du parti[29] que vous prenez?

DORANTE.

Je ne sens rien qui m'humilie dans le parti que je prends, Madame; l'honneur de servir une dame comme vous n'est au-dessous de qui que ce soit, et je n'envierai la condition de personne.

ARAMINTE.

Mes facons ne vous feront point changer de sentiment. Vous trouverez ici tous les egards que vous meritez; et si, dans la suite, il y avoit occasion de vous rendre service, je ne la manquerai point.

MARTON.

Voila Madame, je la reconnois.

ARAMINTE.

Il est vrai que je suis toujours fachee de voir d'honnetes gens sans fortune, tandis qu'une infinite de gens de rien et sans merite en ont une eclatante; c'est une chose qui me blesse, surtout dans les personnes de son age: car vous n'avez que trente ans tout au plus?

DORANTE.

Pas tout a fait encore, Madame.

ARAMINTE.

Ce qu'il y a de consolant pour vous, c'est que vous avez le temps de devenir heureux.

DORANTE.

Je commence a l'etre aujourd'hui, Madame.

ARAMINTE.

On vous montrera l'appartement que je vous destine; s'il ne vous convient pas, il y en a d'autres, et vous choisirez. Il faut aussi quelqu'un qui vous serve, et c'est a quoi je vais pourvoir. Qui lui donnerons-nous, Marton?

MARTON.

Il n'y a qu'a prendre Arlequin, Madame. Je le vois a l'entree de la salle, et je vais l'appeler. Arlequin, parlez a Madame.

SCENE VIII.

ARAMINTE, DORANTE, MARTON, ARLEQUIN.

ARLEQUIN.

Me voila, Madame.

ARAMINTE.

Arlequin, vous etes a present a Monsieur; vous le servirez; je vous donne a lui.

ARLEQUIN.

Comment, Madame, vous me donnez a lui? Est-ce que je ne serai plus a moi? Ma personne ne m'appartiendra donc plus?

MARTON.

Quel benet!

ARAMINTE.

J'entends qu'au lieu de me servir, ce sera lui que tu serviras.

ARLEQUIN, _comme pleurant_.

Je ne sais pas pourquoi Madame me donne mon conge: je n'ai pas merite ce traitement; je l'ai toujours servie a faire plaisir.

ARAMINTE.

Je ne te donne point ton conge, je te payerai pour etre a Monsieur.

ARLEQUIN.

Je represente[30] a Madame que cela ne seroit pas juste: je ne donnerai pas ma peine d'un cote, pendant que l'argent me viendra d'un autre. Il faut que vous ayez mon service, puisque j'aurai vos gages; autrement je friponnerois Madame.

ARAMINTE.

Je desespere de lui faire entendre raison.

MARTON.

Tu es bien sot! Quand je t'envoie quelque part, ou que je te dis: "Fais telle ou telle chose," n'obeis-tu pas?

ARLEQUIN.

Toujours.

MARTON.

Eh bien! ce sera Monsieur qui te le dira comme moi, et ce sera a la place de Madame et par son ordre.

ARLEQUIN.

Ah! c'est une autre affaire. C'est Madame qui donnera ordre a Monsieur de souffrir mon service, que je lui preterai par le commandement de Madame.

MARTON.

Voila ce que c'est.

ARLEQUIN.

Vous voyez bien que cela meritoit explication.

UN DOMESTIQUE _vient_.

Voici votre marchande qui vous apporte des etoffes, Madame.

ARAMINTE.

Je vais les voir, et je reviendrai. Monsieur, j'ai a vous parler d'une affaire; ne vous eloignez pas.

SCENE IX.

DORANTE, MARTON, ARLEQUIN.

ARLEQUIN.

Oh! ca, Monsieur, nous sommes donc l'un a l'autre, et vous avez le pas sur moi. Je serai le valet qui sert, et vous le valet qui serez servi par ordre.

MARTON.

Ce faquin, avec ses comparaisons! Va-t'en.

ARLEQUIN.

Un moment, avec votre permission. Monsieur, ne payerez-vous rien? Vous a- t-on donne ordre d'etre servi gratis?

(_Dorante rit_.)

MARTON.

Allons, laisse-nous. Madame te payera; n'est-ce pas assez?

ARLEQUIN.

Pardi,[31] Monsieur, je ne vous couterai donc guere? On ne sauroit avoir un valet a meilleur marche.

DORANTE.

Arlequin a raison. Tiens, voila d'avance ce que je te donne.

ARLEQUIN.

Ah! voila une action de maitre. A votre aise le reste.[32]

DORANTE.

Va boire a ma sante.

ARLEQUIN, _s'en allant_.

Oh! s'il ne faut que boire afin qu'elle soit bonne, tant que je vivrai je vous la promets excellente. (_A part._) Le gracieux camarade qui m'est venu la par hasard.

SCENE X.

DORANTE, MARTON, Mme. ARGANTE, _qui arrive un instant apres_.

MARTON.

Vous avez, lieu d'etre satisfait de l'accueil de Madame; elle paroit faire cas de vous, et tant mieux, nous n'y perdons point. Mais voici madame Argante; je vous avertis que c'est sa mere, et je devine a peu pres ce qui l'amene.

Mme. ARGANTE, _femme brusque et vaine_.

Eh bien, Marton, ma fille a un nouvel intendant que son procureur lui a donne, m'a-t-elle dit: j'en suis fachee; cela n'est point obligeant pour monsieur le Comte, qui lui en avoit retenu un: du moins devoit-elle attendre, et les voir tous deux. D'ou vient preferer celui-ci?[33] Quelle espece d'homme est-ce?

MARTON.

C'est Monsieur, Madame.

Mme. ARGANTE.

Eh! c'est Monsieur! Je ne m'en serais pas doutee: il est bien jeune.

MARTON.

A trente ans, on est en age d'etre intendant de maison, Madame.

Mme. ARGANTE.

C'est selon. Etes-vous arrete,[34] Monsieur?

DORANTE.

Oui, Madame.

Mme. ARGANTE.

Et de chez qui sortez-vous?

DORANTE.

De chez moi, Madame; je n'ai encore ete chez personne.

Mme. ARGANTE.

De chez vous! Vous allez donc faire ici votre apprentissage?

MARTON.

Point du tout. Monsieur entend les affaires; il est fils d'un pere extremement habile.

Mme. ARGANTE, _a Marton, a part_.

Je n'ai pas grande opinion de cet homme-la. Est-ce la la figure d'un intendant? Il n'en a non plus l'air...

MARTON, _a part aussi_.

L'air n'y fait rien: je vous reponds de lui; c'est l'homme qu'il nous faut.

Mme. ARGANTE.

Pourvu que Monsieur ne s'ecarte pas des intentions que nous avons, il me sera indifferent que ce soit lui ou un autre.

DORANTE.

Peut-on savoir ces intentions, Madame?

Mme. ARGANTE.

Connoissez-vous monsieur le Comte Dorimont? C'est un homme d'un beau nom; ma fille et lui alloient avoir un proces ensemble, au sujet d'une terre considerable; il ne s'agissoit pas moins que de savoir a qui elle resteroit, et on a songe a les marier, pour empecher qu'ils ne plaident. Ma fille est veuve d'un homme qui etoit fort considere dans le monde, et qui l'a laissee fort riche; mais madame la Comtesse Dorimont auroit un rang si eleve, iroit de pair avec des personnes d'une si grande distinction, qu'il me tarde[35] de voir ce mariage conclu; et, je l'avoue, je serois charmee moi-meme d'etre la mere de madame la Comtesse Dorimont, et de plus que cela peut-etre: car monsieur le Comte Dorimont est en passe[36] d'aller a tout.[37]

DORANTE.

Les paroles sont-elles donnees de part et d'autre?

Mme. ARGANTE.

Pas tout a fait encore, mais a peu pres: ma fille n'en est pas eloignee. Elle souhaiteroit seulement, dit-elle, d'etre bien instruite de l'etat de l'affaire, et savoir si elle n'a pas meilleur droit que monsieur le Comte, afin que, si elle l'epouse, il lui en ait plus d'obligation. Mais j'ai quelquefois peur que ce ne soit une defaite.[38] Ma fille n'a qu'un defaut, c'est que je ne lui trouve pas assez d'elevation[39]; le beau nom de Dorimont et le rang de comtesse ne la touchent pas assez; elle ne sent pas le desagrement qu'il y a de n'etre qu'une bourgeoise. Elle s'endort dans cet etat[40], malgre le bien qu'elle a.

DORANTE, _doucement_.

Peut-etre n'en sera-t-elle pas plus heureuse si elle en sort.

Mme. ARGANTE, _vivement_.

Il ne s'agit pas de ce que vous en pensez; gardez votre petite reflexion roturiere,[41] et servez-nous, si vous voulez etre de nos amis.

MARTON.

C'est un petit trait de morale qui ne gate rien a notre affaire.

Mme. ARGANTE.

Morale subalterne qui me deplait.

DORANTE.

De quoi est-il question, Madame?

Mme. ARGANTE.

De dire a ma fille, quand vous aurez vu ses papiers, que son droit est le moins bon; que, si elle plaidoit. elle perdroit.

DORANTE.

Si effectivement son droit est le plus foible, je ne manquerai pas de l'en avertir. Madame,

Mme. ARGANTE, _a part, a Marton_.

Hum! quel esprit borne! (_A Dorante._) Vous n'y etes point; ce n'est pas la ce qu'on vous dit; on vous charge de lui parler ainsi independamment de son droit bien ou mal fonde.

DORANTE.

Mais, Madame, il n'y auroit point de probite a la tromper.

Mme. ARGANTE.

De probite! J'en manque donc, moi? Quel raisonnement! C'est moi qui suis sa mere, et qui vous ordonne de la tromper a son avantage, entendez-vous? c'est moi, moi.

DORANTE.

Il y aura toujours de la mauvaise foi de ma part.

Mme. ARGANTE, _a part, a Marton_.

C'est un ignorant que cela, qu'il faut renvoyer. Adieu, monsieur l'homme d'affaires, qui n'avez fait celles de personne.

(_Elle sort._)

SCENE XI.

DORANTE, MARTON.

DORANTE.

Cette mere-la ne ressemble guere a sa fille.

MARTON.

Oui, il y a quelque difference, et je suis fachee de n'avoir pas eu le temps de vous prevenir sur son humeur brusque. Elle est extremement entetee de ce mariage, comme vous voyez. Au surplus, que vous importe ce que vous direz a la fille, des que la mere sera votre garant? Vous n'aurez rien a vous reprocher, ce me semble; ce ne sera pas la une tromperie.

DORANTE.

Eh! vous m'excuserez; ce sera toujours l'engager a prendre un parti qu'elle ne prendroit peut-etre pas sans cela. Puisque l'on veut que j'aide a l'y determiner, elle y resiste donc?

MARTON.

C'est par indolence.

DORANTE.

Croyez-moi, disons la verite.

MARTON.

Oh! ca, il y a une petite raison a laquelle vous devez vous rendre: c'est que monsieur le Comte me fait present de mille ecus le jour de la signature du contrat; et cet argent-la, suivant le projet de monsieur Remy, vous regarde aussi bien que moi, comme vous voyez.

DORANTE.

Tenez, Mademoiselle Marton, vous etes la plus aimable fille du monde; mais ce n'est que faute de reflexion que ces mille ecus vous tentent.

MARTON.

Au contraire, c'est par reflexion qu'ils me tentent; plus j'y reve, et plus je les trouve bons.

DORANTE.

Mais vous aimez votre maitresse; et, si elle n'etoit pas heureuse avec cet homme-la, ne vous reprocheriez-vous pas d'y avoir contribue pour une miserable somme?

MARTON.

Ma foi, vous avez beau dire: d'ailleurs, le Comte est un honnete homme, et je n'y entends point de finesse.[42] Voila Madame qui revient; elle a a vous parier. Je me retire. Meditez sur cette somme, vous la gouterez aussi bien que moi.

DORANTE.

Je ne suis pas si fache de la tromper.

SCENE XII.

ARAMINTE, DORANTE.

ARAMINTE.

Vous avez donc vu ma mere?

DORANTE.

Oui, Madame; il n'y a qu'un moment.

ARAMINTE.

Elle me l'a dit, et voudroit bien que j'en eusse pris un autre que vous.

DORANTE.

Il me l'a paru.[43]

ARAMINTE.

Oui, mais ne vous embarrassez point, vous me convenez.

DORANTE.

Je n'ai point d'autre ambition.

ARAMINTE.

Parlons de ce que j'ai a vous dire; mais que ceci soit secret entre nous, je vous prie.

DORANTE.

Je me trahirois plutot moi-meme.

ARAMINTE.

Je n'hesite point non plus a vous donner ma confiance. Voici ce que c'est: on veut me marier avec monsieur le Comte Dorimont, pour eviter un grand proces que nous aurions ensemble au sujet d'une terre que je possede.

DORANTE.

Je le sais, Madame, et j'ai eu le malheur d'avoir deplu tout a l'heure la- dessus a madame Argante.

ARAMINTE.

Eh! d'ou vient?[44]

DORANTE.

C'est que, si, dans votre proces, vous avez le bon droit de votre cote, on souhaite que je vous dise le contraire, afin de vous engager plus vite a ce mariage: et j'ai prie qu'on m'en dispensat.

ARAMINTE.

Que ma mere est frivole! Votre fidelite ne me surprend point; j'y comptois. Faites toujours de meme, et ne vous choquez point de ce que ma mere vous a dit; je la desapprouve. A-t-elle tenu quelque discours desagreable?

DORANTE.

Il n'importe, Madame; mon zele et mon attachement en augmentent, voila tout.

ARAMINTE.

Et voila aussi pourquoi je ne veux pas qu'on vous chagrine, et que j'y mettrai bon ordre.[45] Qu'est-ce que cela signifie? Je me facherai, si cela continue. Comment donc? vous ne seriez pas en repos! On aura de mauvais procedes avec vous, parce que vous en avez d'estimables: cela seroit plaisant![46]

DORANTE.

Madame, par toute la reconnoissance que je vous dois, n'y prenez point garde: je suis confus de vos bontes, et je suis trop heureux d'avoir ete querelle.

ARAMINTE.

Je loue vos sentiments. Revenons a ce proces dont il est question: si je n'epouse point monsieur le Comte...

SCENE XIII.

DORANTE, ARAMINTE, DUBOIS.

DUBOIS.

Madame la Marquise se porte mieux, Madame (_il feint de voir Dorante avec surprise_), et vous est fort obligee... fort obligee de votre attention. (_Dorante feint de detourner la tete pour se cacher de Dubois._)

ARAMINTE.

Voila qui est bien.

DUBOIS, _regardant toujours Dorante_.

Madame, on m'a charge aussi de vous dire un mot qui presse.

ARAMINTE.

De quoi s'agit-il?

DUBOIS.

Il m'est recommande de ne vous parler qu'en particulier.

ARAMINTE, _a Dorante_.

Je n'ai point acheve ce que je voulois vous dire; laissez-moi, je vous prie, un moment, et revenez.

SCENE XIV.

ARAMINTE, DUBOIS.

ARAMINTE.

Qu'est-ce que c'est donc que cet air etonne que tu as marque, ce me semble, en voyant Dorante? D'ou vient cette attention a le regarder?

DUBOIS.

Ce n'est rien, sinon que je ne saurois plus avoir l'honneur de servir Madame, et qu'il faut que je lui demande mon conge.

ARAMINTE, _surprise_.

Quoi! seulement pour avoir vu Dorante ici?

DUBOIS.

Savez-vous a qui vous avez a faire?

ARAMINTE.

Au neveu de monsieur Remy, mon procureur.

DUBOIS.

Eh! par quel tour d'adresse est-il connu de Madame? Comment a-t-il fait pour arriver jusqu'ici?

ARAMINTE.

C'est monsieur Remy qui me l'a envoye pour intendant.

DUBOIS.

Lui votre intendant! Et c'est monsieur Remy qui vous l'envoie! Helas! le bonhomme, il ne sait pas qui il vous donne: c'est un demon que ce garcon- la.

ARAMINTE.

Mais que signifient tes exclamations? Explique-toi: est-ce que tu le connois?

DUBOIS.

Si je le connois, Madame! si je le connois! Ah! vraiment oui; et il me connoit bien aussi. N'avez-vous pas vu comme il se detournoit, de peur que je ne le visse?

ARAMINTE.

Il est vrai, et tu me surprends a mon tour. Seroit-il capable de quelque mauvaise action, que tu saches? Est-ce que ce n'est pas un honnete homme?

DUBOIS.

Lui? il n'y a point de plus brave homme dans toute la terre; il a, peut- etre, plus d'honneur a lui tout seul que cinquante honnetes gens ensemble. Oh! c'est une probite merveilleuse; il n'a peut-etre pas son pareil.

ARAMINTE.

Eh! de quoi peut-il donc etre question? D'ou vient que tu m'alarmes? En verite, j'en suis toute emue.

DUBOIS.

Son defaut, c'est la. (_Il se touche le front._) C'est a la tete que le mal le tient.

ARAMINTE.

A la tete?

DUBOIS.

Oui, il est timbre; mais timbre comme cent.[47]

ARAMINTE.

Dorante! Il m'a paru de tres bon sens. Quelle preuve as-tu de sa folie?

DUBOIS.

Quelle preuve? Il y a six mois qu'il est tombe fou; il y a six mois qu'il extravague d'amour, qu'il en a la cervelle brulee,[48] qu'il en est comme un perdu[49]; je dois bien le savoir, car j'etois a lui, je le servois, et c'est ce qui m'a oblige de le quitter, et c'est ce qui me force de m'en aller encore. Otez cela, c'est un homme incomparable.

ARAMINTE, _un peu boudant_.[50]

Oh bien! il sera, ce qu'il voudra, mais je ne le garderai pas: on a bien affaire[51] d'un esprit renverse[52]! et peut-etre encore, je gage, pour quelque objet qui n'en vaut pas la peine: car les hommes ont des fantaisies...

DUBOIS.

Ah! vous m'excuserez: pour ce qui est de l'objet, il n'y a rien a dire. Malepeste![53] sa folie est de bon gout.

ARAMINTE.

N'importe, je veux le congedier. Est-ce que tu la connois, cette personne?

DUBOIS.

J'ai l'honneur de la voir tous les jours: c'est vous, Madame.

ARAMINTE.

Moi, dis-tu!

DUBOIS.

Il vous adore; il y a six mois qu'il n'en vit point, qu'il donnerait sa vie pour avoir le plaisir de vous contempler un instant. Vous avez du voir qu'il a l'air enchante quand il vous parle.

ARAMINTE.

Il y a bien en effet quelque petite chose qui m'a paru extraordinaire. Eh! juste Ciel! le pauvre garcon, de quoi s'avise-t-il?

DUBOIS.

Vous ne croiriez pas jusqu'ou va sa demence; elle le ruine, elle lui coupe la gorge. Il est bien fait, d'une figure passable, bien eleve et de bonne famille; mais il n'est pas riche, et vous saurez qu'il n'a tenu qu'a lui d'epouser des femmes qui l'etoient, et de fort aimables, ma foi, qui offroient de lui faire sa fortune, et qui auroient merite qu'on la leur fit a elles-memes. Il y en a une qui n'en sauroit revenir, et qui le poursuit encore tous les jours; je le sais, car je l'ai rencontree.

ARAMINTE, _avec negligence_.

Actuellement?

DUBOIS.

Oui, Madame, actuellement: une grande brune tres piquante, et qu'il fuit. Il n'y a pas moyen, Monsieur refuse tout. "Je les tromperois, me disoit- il: je ne puis les aimer, mon coeur est parti "; ce qu'il disoit quelquefois la larme a l'oeil: car il sent bien son tort.

ARAMINTE.

Cela est facheux. Mais ou m'a-t-il vue avant que de[54] venir chez moi, Dubois?

DUBOIS.

Helas! Madame, ce fut un jour que vous sortites de l'Opera qu'il perdit la raison: c'etait un vendredi, je m'en ressouviens; oui, un vendredi: il vous vit descendre l'escalier, a ce qu'il me raconta, et vous suivit jusqu'a votre carrosse; il avoit demande votre nom, et je le trouvai qui etoit comme extasie; il ne remuoit plus.

ARAMINTE.

Quelle aventure!

DUBOIS.

J'eus beau lui crier: "Monsieur!" Point de nouvelles, il n'y avoit plus personne au logis.[55] A la fin. pourtant, il revint a lui avec un air egare; je le jetai dans une voiture, et nous retournames a la maison. J'esperois que cela se passeroit, car je l'aimois. C'est le meilleur maitre! Point du tout, il n'y avoit plus de ressource: ce bon sens, cet esprit jovial, cette humeur charmante, vous aviez tout expedie, et des le lendemain nous ne fimes plus tous deux, lui, que rever a vous, que vous aimer; moi, d'epier[56] depuis le matin jusqu'au soir ou vous alliez.

ARAMINTE.

Tu m'etonnes a un point!...

DUBOIS.

Je me fis meme ami d'un de vos gens qui n'y est plus, un garcon fort exact, et qui m'instruisoit, et a qui je payois bouteille.[57] "C'est a la Comedie[58] qu'on va"; me disoit-il et je courois faire mon rapport, sur lequel, des quatre heures,[59] mon homme etoit a la porte. "C'est chez madame celle-ci, c'est chez madame celle-la"; et, sur cet avis, nous allions toute la soiree habiter la rue, ne vous deplaise, pour voir Madame entrer et sortir, lui dans un fiacre, et moi derriere; tous deux morfondus et geles, car c'etoit dans l'hiver[60]; lui ne s'en souciant guere, moi jurant par ci par la[61] pour me soulager.

ARAMINTE.

Est-il possible?

DUBOIS.

Oui, Madame. A la fin, ce train de vie m'ennuya; ma sante s'alteroit, la sienne aussi. Je lui fis accroire que vous etiez a la campagne: il le crut, et j'eus quelque repos; mais n'alla-t-il pas deux jours apres vous rencontrer aux Tuileries,[62] ou il avoit ete s'attrister de votre absence? Au retour il etoit furieux, il voulut me battre, tout bon qu'il est; moi, je ne le voulus point, et je le quittai. Mon bonheur ensuite m'a mis chez Madame, ou, a force de se demener, je le trouve parvenu a votre intendance, ce[63] qu'il ne troqueroit pas contre la place d'un empereur.

ARAMINTE.

Y a-t-il rien de si particulier? Je suis si lasse d'avoir des gens qui me trompent que je me rejouissois de l'avoir, parce qu'il a de la probite: ce n'est pas que je sois fachee, car je suis bien au-dessus de cela.

DUBOIS.

Il y aura de la bonte a le renvoyer. Plus il voit Madame, plus il s'acheve.

ARAMINTE.

Vraiment, je le renverrai bien; mais ce n'est pas la ce qui le guerira. D'ailleurs, je ne sais que dire a monsieur Remy, qui me l'a recommande, et ceci m'embarrasse. Je ne vois pas trop comment m'en defaire honnetement.

DUBOIS.

Oui; mais vous en ferez un incurable, Madame.

ARAMINTE, _vivement_.

Oh! tant pis pour lui. Je suis dans des circonstances ou je ne saurois me passer d'un intendant; et puis il n'y a pas tant de risque que tu le crois: au contraire, s'il y avoit quelque chose qui put ramener cet homme, c'est l'habitude de me voir plus qu'il n'a fait; ce seroit meme un service a lui rendre.

DUBOIS.

Oui, c'est un remede bien innocent. Premierement, il ne vous dira mot; jamais vous n'entendrez parler de son amour.

ARAMINTE.

En es-tu bien sur?

DUBOIS.

Oh! il ne faut pas en avoir peur: il mourroit plutot. Il a un respect, une adoration, une humilite pour vous, qui n'est pas concevable. Est-ce que vous croyez qu'il songe a etre aime? Nullement, il dit que dans l'univers il n'y a personne qui le merite; il ne veut que vous voir, vous considerer, regarder vos yeux, vos graces, votre belle taille; et puis c'est tout: il me l'a dit mille fois.

ARAMINTE, _haussant les epaules_,

Voila qui est bien digne de compassion! Allons, je patienterai quelques jours, en attendant que j'en aie un autre. Au surplus, ne crains rien, je suis contente de toi; je recompenserai ton zele, et je ne veux pas que tu me quittes, entends-tu, Dubois?

DUBOIS.

Madame, je vous suis devoue pour la vie.

ARAMINTE.

J'aurai soin de toi. Surtout qu'il ne sache pas que je suis instruite; garde un profond secret, et que tout le monde, jusqu'a Marton, ignore ce que tu m'as dit: ce sont de ces choses qui ne doivent jamais percer.[64]

DUBOIS.

Je n'en ai jamais parle qu'a Madame.

ARAMINTE.

Le voici qui revient; va-t'en.

SCENE XV.

DORANTE, ARAMINTE.

ARAMINTE, _un moment seule_.

La verite est que voici une confidence dont je me serois bien passee moi- meme.

DORANTE.

Madame, je me rends a vos ordres.

ARAMINTE.

Oui, Monsieur. De quoi vous parlois-je? Je l'ai oublie.

DORANTE.

D'un proces avec monsieur le Comte Dorimont.

ARAMINTE.

Je me remets;[65] je vous disois qu'on veut nous marier.

DORANTE.

Oui, Madame, et vous alliez, je crois, ajouter que vous n'etiez pas portee a ce mariage.

ARAMINTE.

Il est vrai. J'avois envie de vous charger d'examiner l'affaire, afin de savoir si je ne risquerois rien a plaider; mais je crois devoir vous dispenser de ce travail: je ne suis pas sure de pouvoir vous garder.

DORANTE.

Ah! Madame, vous avez eu la bonte de me rassurer la-dessus.

ARAMINTE.

Oui; mais je ne faisois pas reflexion que j'ai promis a monsieur le Comte de prendre un intendant de sa main; vous voyez bien qu'il ne seroit pas honnete de lui manquer de parole, et, du moins, faut-il que je parle a celui qu'il m'amenera.

DORANTE.

Je ne suis pas heureux, rien ne me reussit, et j'aurai la douleur d'etre renvoye.

ARAMINTE, _par foiblesse_.

Je ne dis pas cela; il n'y a rien de resolu la-dessus.

DORANTE.

Ne me laissez point dans l'incertitude ou je suis, Madame.

ARAMINTE.

Eh! mais oui, je tacherai que vous restiez; je tacherai.

DORANTE.

Vous m'ordonnez donc de vous rendre compte de l'affaire en question?

ARAMINTE.

Attendons: si j'allois epouser le Comte, vous auriez pris une peine inutile.

DORANTE.

Je croyois avoir entendu dire a Madame qu'elle n'avoit point de penchant pour lui.

ARAMINTE.

Pas encore.

DORANTE.

Et, d'ailleurs, votre situation est si tranquille et si douce!

ARAMINTE, _a part_.

Je n'ai pas le courage de l'affliger!... Eh bien, oui-da,[66] examinez toujours, examinez. J'ai des papiers dans mon cabinet, je vais les chercher. Vous viendrez les prendre, et je vous les donnerai. (_En s'en allant_.) Je n'oserois presque le regarder!

SCENE XVI.

DORANTE, DUBOIS, _venant d'un air mysterieux et comme passant_.[67]

DUBOIS.

Marton vous cherche pour vous montrer l'appartement qu'on vous destine. Arlequin est alle boire; j'ai dit que j'allois vous avertir. Comment vous traite-t-on?

DORANTE.

Qu'elle est aimable! Je suis enchante! De quelle facon a-t-elle recu ce que tu lui as dit?

DUBOIS, _comme en fuyant_.

Elle opine tout doucement a vous garder par compassion: elle espere vous guerir par l'habitude de la voir.

DORANTE, _charme_.

Sincerement?

DUBOIS.

Elle n'en rechappera point; c'est autant de pris.[68] Je m'en retourne.

DORANTE.

Reste, au contraire; je crois que voici Marton. Dis-lui que Madame m'attend pour me remettre des papiers, et que j'irai la trouver des que je les aurai.

DUBOIS.

Partez: aussi bien ai-je un petit avis a donner a Marton. Il est bon de jeter dans tous les esprits les soupcons dont nous avons besoin.

SCENE XVII.

DUBOIS, MARTON.

MARTON.

Ou est donc Dorante? Il me semble l'avoir vu avec toi?

DUBOIS, _brusquement_.

Il dit que Madame l'attend pour des papiers, il reviendra ensuite. Au reste, qu'est-il[69] necessaire qu'il voie cet appartement? S'il n'en vouloit pas, il seroit bien delicat; pardi,[70] je lui conseillerais...

MARTON.

Ce ne sont pas la tes affaires; je suis les ordres de Madame.

DUBOIS.

Madame est bonne et sage; mais prenez garde: ne trouvez-vous pas que ce petit galant-la fait les yeux doux?

MARTON.

Il les fait comme il les a.[71]

DUBOIS.

Je me trompe fort si je n'ai pas vu la mine de ce freluquet considerer, je ne sais ou, celle de Madame.

MARTON.

Eh bien! est-ce qu'on te fache quand on la trouve belle?

DUBOIS.

Non. Mais je me figure quelquefois qu'il n'est venu ici que pour la voir de plus pres.

MARTON, _riant_.

Ah! ah! quelle idee! Va, tu n'y entends rien; tu t'y connois mal.

DUBOIS, _riant_.

Ah! ah! je suis donc bien sot.

MARTON, _riant en s'en allant_.

Ah! ah! l'original avec ses observations!

DUBOIS, _seul_.

Allez, allez, prenez toujours.[72] J'aurai soin de vous les faire trouver meilleures. Allons faire jouer toutes nos batteries.

ACTE II

SCENE PREMIERE.

ARAMINTE, DORANTE.

DORANTE.

Non, Madame, vous ne risquez rien; vous pouvez plaider en toute surete. J'ai meme consulte plusieurs personnes, l'affaire est excellente; et, si vous n'avez que le[73] motif dont vous parlez pour epouser monsieur le Comte, rien ne vous oblige a ce mariage.

ARAMINTE.

Je l'affligerai beaucoup, et j'ai de la peine a m'y resoudre.

DORANTE.

Il ne seroit pas juste de vous sacrifier a la crainte de l'affliger.

ARAMINTE.

Mais avez-vous bien examine? Vous me disiez tantot que mon etat etoit doux et tranquille; n'aimeriez-vous pas mieux que j'y restasse? N'etes-vous pas un peu trop prevenu contre le mariage, et par consequent contre monsieur le Comte?

DORANTE.

Madame, j'aime mieux vos interets que les siens, et que ceux de qui que ce soit au monde.

ARAMINTE.

Je ne saurois y trouver a redire; en tout cas, si je l'epouse, et qu'il veuille en mettre un autre ici a votre place, vous n'y perdrez point; je vous promets de vous en trouver une meilleure.

DORANTE, _tristement_.

Non, Madame, si j'ai le malheur de perdre celle-ci, je ne serai plus a personne; et apparemment[74] que je la perdrai, je m'y attends.

ARAMINTE.

Je crois pourtant que je plaiderai; nous verrons.

DORANTE.

J'avois encore une petite chose a vous dire, Madame. Je viens d'apprendre que le concierge d'un de vos terres est mort; on pourrait y mettre un de vos gens, et j'ai songe a Dubois, que je remplacerai ici par un domestique dont je reponds.

ARAMINTE.

Non, envoyez plutot votre homme au chateau, et laissez-moi Dubois; c'est un garcon de confiance qui me sert bien, et que je veux garder. A propos, il m'a dit, ce me semble, qu'il avoit ete a vous quelque temps?

DORANTE, _feignant un peu d'embarras_.

Il est vrai, Madame; il est fidele, mais peu exact. Rarement, au reste, ces gens-la parlent-ils bien de ceux qu'ils ont servis. Ne me nuiroit-il point dans votre esprit?

ARAMINTE, _negligemment_.

Celui-ci dit beaucoup de bien de vous, et voila tout. Que me veut monsieur Remy?

SCENE II.

ARAMINTE, DORANTE, M. REMY.

M. REMY.

Madame, je suis votre tres humble serviteur. Je viens vous remercier de la bonte que vous avez eue de prendre mon neveu a ma recommandation.

ARAMINTE.

Je n'ai pas hesite, comme vous l'avez vu.

M. REMY.

Je vous rends mille graces. Ne m'aviez-vous pas dit qu'on vous en offroit un autre?

ARAMINTE.

Oui, Monsieur.

M. REMY.

Tant mieux, car je viens vous demander celui-ci pour une affaire d'importance.

DORANTE, _d'un air de refus_.

Et d'ou vient,[75] Monsieur?

M. REMY.

Patience!

ARAMINTE.

Mais, monsieur Remy, ceci est un peu vif; vous prenez assez mal votre temps, et j'ai refuse l'autre personne.

DORANTE.

Pour moi, je ne sortirai jamais de chez Madame qu'elle ne me congedie.

M. REMY, _brusquement_.

Vous ne savez ce que vous dites. Il faut pourtant sortir; vous allez voir. Tenez, Madame, jugez-en vous-meme; voici de quoi il est question: c'est une dame de trente-cinq ans, qu'on dit jolie femme, estimable, et de quelque distinction; qui ne declare pas son nom; qui dit que j'ai ete son procureur; qui a quinze mille livres de rente pour le moins, ce qu'elle prouvera; qui a vu Monsieur chez moi, qui lui a parle, qui sait qu'il n'a pas de bien, et qui offre de l'epouser sans delai; et la personne qui est venue chez moi de sa part doit revenir tantot pour savoir la reponse et vous mener tout de suite chez elle. Cela est-il net? Y a-t-il a se consulter la-dessus? Dans deux heures il faut etre au logis. Ai-je tort, Madame?

ARAMINTE, _froidement_.

C'est a lui de repondre.

M. REMY.

Eh bien! A quoi pense-t-il donc? Viendrez-vous?

DORANTE.

Non, Monsieur, je ne suis pas dans cette disposition-la.

M. REMY.

Hum! Quoi? Entendez-vous ce que je vous dis, qu'elle a quinze mille livres de rente, entendez-vous?

DORANTE.

Oui, Monsieur; mais, en eut-elle vingt fois davantage, je ne l'epouserois pas; nous ne serions heureux ni l'un ni l'autre; j'ai le coeur pris; j'aime ailleurs.

M. REMY, _d'un ton railleur et trainant ses mots_.

J'ai le coeur pris! voila qui est facheux! Ah! ah! le coeur est admirable! Je n'aurois jamais devine la beaute des scrupules de ce coeur-la, qui veut qu'on reste intendant de la maison d'autrui, pendant qu'on peut l'etre de la sienne. Est-ce la votre dernier mot, berger fidele?

DORANTE.

Je ne saurois changer de sentiment, Monsieur.

M. REMY.

Oh! le sot coeur! mon neveu; vous etes un imbecile, un insense; et je tiens celle que vous aimez pour une guenon,[76] si elle n'est pas de mon sentiment, n'est-il pas vrai, Madame? et ne le trouvez- vous pas extravagant?

ARAMINTE, _doucement_,

Ne le querellez point. Il paroit avoir tort, j'en conviens.

M. REMY, _vivement_.

Comment! Madame, il pourroit...

ARAMINTE.

Dans sa facon de penser je l'excuse. Voyez pourtant, Dorante, tachez de vaincre votre penchant, si vous le pouvez; je sais bien que cela est difficile.

DORANTE.

Il n'y a pas moyen. Madame, mon amour m'est plus cher que ma vie.

M. REMY, _d'un air etonne_.

Ceux qui aiment les beaux sentiments doivent etre contents; en voila un des plus curieux qui se fasse.[77] Vous trouvez donc cela raisonnable, Madame?

ARAMINTE.

Je vous laisse, parlez-lui vous-meme. (_A part._) Il me touche tant qu'il faut que je m'en aille.

(_Elle sort._)

DORANTE.

Il ne croit pas si bien me servir.

SCENE III.

DORANTE, M. REMY, MARTON.

M. REMY, _regardant son neveu_.

Dorante, sais-tu bien qu'il n'y a point de fou aux petites-maisons[78] de ta force? (_Marton arrive._) Venez, Mademoiselle Marton.

MARTON.

Je viens d'apprendre que vous etiez ici.

M. REMY.

Dites-nous un peu votre sentiment; que pensez-vous de quelqu'un qui n'a point de bien, et qui refuse d'epouser une honnete et fort jolie femme, avec quinze mille livres de rente bien venants?[79]

MARTON.

Votre question est bien aisee a decider: ce quelqu'un reve.

M. REMY, _montrant Dorante_.

Voila le reveur; et pour excuse il allegue son coeur, que vous avez pris; mais, comme apparemment[80] il n'a pas encore emporte le votre, et que je vous crois encore a peu pres dans tout votre bon sens, vu le peu de temps qu'il y a que vous le connoissez, je vous prie de m'aider a le rendre plus sage. Assurement vous etes fort jolie, mais vous ne le disputerez point a un pareil etablissement: il n'y a point de beaux yeux qui vaillent ce prix-la.

MARTON.

Quoi! Monsieur Remy, c'est de Dorante dont vous parlez? C'est pour se garder a moi qu'il refuse d'etre riche?

M. REMY.

Tout juste, et vous etes trop genereuse pour le souffrir.

MARTON, _avec un air de passion_.

Vous vous trompez, Monsieur, je l'aime trop moi-meme pour l'en empecher, et je suis enchantee. Ah! Dorante, que je vous estime! Je n'aurois pas cru que vous m'aimassiez tant.

M. REMY.

Courage! je ne fais que vous le montrer, et vous en etes deja coiffee! Pardi![81] le coeur d'une femme est bien etonnant; le feu y prend bien vite.

MARTON, _comme chagrine_.

Eh! Monsieur, faut-il tant de bien pour etre heureux? Madame, qui a de la bonte pour moi, suppleera en partie, par sa generosite, a ce qu'il me sacrifie. Que je vous ai d'obligation, Dorante!

DORANTE.

Oh! non, Mademoiselle, aucune; vous n'avez point de gre a me savoir[82] de ce que je fais; je me livre a mes sentiments, et ne regarde que moi la- dedans; vous ne me devez rien, je ne pense pas a votre reconnoissance.

MARTON.

Vous me charmez: que de delicatesse! Il n'y a encore rien de si tendre que ce que vous me dites.

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