Chapter III: Part 3
Le bailli regarda l'or avec surprise et avec une admiration intense. Il fit entrer la vieille femme chez lui, et pendant qu'il comptait les belles pièces d'or elle lui raconta comment elle les avait obtenues. Le bailli réclama plusieurs pièces d'or pour sa peine, recommanda à la vieille femme de ne parler à personne de la belle demoiselle qui lui avait donné tout cet or, et se coucha, décidé à visiter la jeune fille le lendemain et à demander sa main en mariage.
Quand Finette ouvrit les yeux, elle vit le bailli au pied de son lit. Il dit: "Mademoiselle, je suis venu pour vous épouser; levez-vous et suivez-moi à l'église!"
"Oh!" dit Finette, "je ne suis pas sûre que vous ferez un bon mari!"
"Moi! Je ferai un mari excellent. Venez, venez tout de suite (immédiatement)."
"Ah," dit Finette, "un bon mari arrange toujours le feu pour sa femme. Arrangez le feu!"
"Très-bien!" dit le bailli, "j'arrangerai le feu." Le bailli saisit les pincettes. Finette dit:
"Tenez-vous les pincettes, mon ami?"
"Oui," répondit le bailli; "oui, mon amour; je tiens les pincettes!"
"Misérable, que les pincettes vous tiennent, et que vous teniez les pincettes jusqu'au coucher du soleil," dit Finette, en sortant de la maison. Au même instant les pincettes commencèrent à danser.
Le pauvre bailli dansa aussi, car il ne pouvait se séparer des pincettes. Il dansa toute la journée, malgré sa fatigue, malgré ses cris, malgré ses larmes. Quand le soleil se coucha, il lâcha les pincettes, et les pincettes le lâchèrent. Il ne resta pas dans la maison, il ne chercha pas Finette; au contraire, il retourna chez lui, et alla se coucher, car il était bien bien fatigué.
Quand le soir arriva, Finette rentra. Elle soigna sa vache, but un peu de lait et se coucha.
Pendant ce temps la vieille femme avait raconté son histoire à une amie seulement, en secret. L'amie l'avait racontée à une autre, en secret aussi. Celle-ci l'avait racontée à une troisième, et avant la nuit, tout le monde parlait de la demoiselle, qui avait donné un seau d'or à la vieille femme.
Le maire entendit cette histoire. Il se dit: "Quelle bonne chose que je ne sois pas encore marié. J'irai demain matin épouser cette demoiselle, et je serai riche, plus riche que cette vieille femme qui cause tant."
Quand Finette ouvrit les yeux le lendemain matin, elle vit le maire, qui lui dit: "Mademoiselle, levez-vous tout de suite; suivez-moi à l'église. Moi, le maire de la ville, je vous fais l'honneur de vous épouser."
"Oh!" dit Finette, "je ne suis pas sûre que vous ferez un bon mari."
"Moi! Je ferai un mari excellent!" dit le maire pompeusement.
"Oh!" dit Finette, "un bon mari ferme toujours la porte!"
"Très-bien," dit le maire, "je fermerai la porte," et il alla la fermer.
"Tenez-vous le pommeau de la porte, cher ami?" demanda Finette.
"Oui, mon amour; je tiens le pommeau de la porte!" répondit le maire.
"Misérable, que le pommeau vous tienne, et que vous teniez le pommeau jusqu'au coucher du soleil!" dit la jeune fille, et elle alla au bord de la mer attendre Yvon.
Le pauvre maire était attaché à la porte, qui s'ouvrait et se fermait violemment. Le maire était lancé contre le mur extérieur, et contre le mur intérieur, et, malgré ses cris, malgré ses larmes, il continua cet exercice violent jusqu'au coucher du soleil. Alors il lâcha la porte, la porte le lâcha, et il rentra chez lui, et se mit au lit, car il était bien fatigué.
La nouvelle de la grande fortune de la vieille femme était arrivée aux oreilles d'un bel officier, qui se dit: "Quelle bonne chose que je ne sois pas marié. J'irai demain matin, épouser cette belle demoiselle, et je serai très riche."
Finette avait vainement attendu Yvon, et quand le soir arriva, elle rentra, soigna sa vache, but un peu de lait et se coucha. Quand elle ouvrit les yeux le lendemain matin, elle vit un bel officier, en uniforme, au pied de son lit.
"Mademoiselle," dit-il, "je suis venu pour vous épouser. Levez-vous et suivez-moi à l'église."
"Oh!" dit Finette, "je ne suis pas sûre que vous ferez un bon mari."
"Cela n'est d'aucune importance!" dit l'officier. "Suivez-moi, ou je vous coupe la tête!" et le galant officier tira son sabre.
La pauvre Finette eut peur. Elle sauta du lit, et courut dans l'étable. La vache recula effrayée, et s'arrêta dans la porte. L'officier ne pouvait pas entrer pour arriver à Finette. Il prit la vache par la queue, et commença à tirer. Finette dit: "Tenez-vous la queue?"
"Oh oui!" répondit l'officier; "je tiens la queue."
"Misérable!" cria Finette, "que la queue vous tienne, et que vous teniez la queue jusqu'au coucher du soleil, et jusqu'à ce que vous ayez fait le tour du monde ensemble."
Au même moment la vache partit au grand galop, et l'officier, qui ne pouvait pas lâcher la queue, fut obligé de suivre la vache. Ils allèrent comme le vent. Ils traversèrent les montagnes, les vallées, les plaines, les lacs, les rivières, les mers, sans s'arrêter un instant. Ils allèrent si vite, qu'ils firent tout le tour du monde et arrivèrent chez Finette au moment où le soleil se couchait. Alors la queue de la vache lâcha l'officier, l'officier lâcha la queue, et rentra vite chez lui, où il alla se coucher, car il était bien fatigué de son long voyage.
Pendant ce temps Yvon avait entièrement oublié la pauvre Finette. Il faisait la cour à la belle dame aux cheveux d'or, et il avait demandé sa main en mariage. Le jour de la noce (mariage) arriva. Yvon monta dans une belle voiture, avec la dame aux cheveux d'or et partit pour l'église.
Le cocher fit claquer son fouet, les six chevaux s'élancèrent en avant, et un trait se cassa. Le cocher arrêta les chevaux. On raccommoda le trait. Le cocher fit claquer son fouet, les six chevaux s'élancèrent en avant. Le trait se cassa de nouveau. On le raccommoda une seconde et une troisième fois.
Enfin le bailli, qui était à cheval dans la procession, s'approcha de la voiture et dit à Yvon: "Mon jeune maître, voyez-vous cette petite maison qui brille là, entre les arbres. Dans cette maison il y a une dame. Cette dame a une paire de pincettes. Je suis sûr qu'elle vous les prêterait, et je suis certain que les pincettes tiendraient jusqu'au coucher du soleil."
Yvon fit un signe. Un domestique alla à la maison de Finette et la pria de prêter ses pincettes d'or à son maître. Quelques minutes après le domestique arriva avec les pincettes. On s'en servit pour raccommoder le trait cassé. Le cocher fit claquer son fouet. Les chevaux s'élancèrent en avant, le trait ne se cassa plus, mais le fond de la voiture tomba!
"Halte, halte-là," cria Yvon. Le cocher arrêta ses chevaux. Les charpentiers arrivèrent. Ils replacèrent le fond de la voiture, mais hélas, il tomba de nouveau, et de nouveau.
Enfin le maire s'approcha de la portière et dit: "Monsieur Yvon, voyez-vous cette petite maison qui brille là, entre les arbres. Dans cette maison demeure une dame. Elle a une porte merveilleuse. Je suis sûr qu'elle vous prêterait cette porte, et je suis certain que la porte tiendrait jusqu'au coucher du soleil."
Yvon fit un signe. Deux domestiques partirent. Quelques minutes après ils arrivèrent avec la porte. Elle fut placée au fond de la voiture, et tint ferme. Le cocher fit claquer son fouet. Les chevaux s'élancèrent en avant, mais la voiture ne bougea pas. On attela huit, dix, douze, vingt-quatre chevaux à la voiture, mais malgré tous leurs efforts la voiture ne bougea pas.
Enfin l'officier s'approcha de la portière et dit à Yvon: "Mon maître, voyez-vous cette petite maison qui brille là, au milieu des arbres. Dans cette maison il y a une dame. Cette dame a une vache vraiment remarquable. Je suis sûr qu'elle vous prêterait sa vache, et je suis certain que la vache ferait le tour du monde s'il le fallait."
Yvon fit un signe. Deux domestiques partirent. Quelques minutes après ils arrivèrent avec la vache. La vache fut attelée à la voiture. Elle partit au grand galop. Elle arriva à l'église, mais elle ne s'arrêta pas à la porte. Au contraire, elle fit le tour de l'église vingt fois, puis elle ramena la voiture au château. "Il est trop tard pour le mariage aujourd'hui!" dit le baron Kerver. "Entrez, mes enfants, entrez. Nous aurons le festin aujourd'hui, et le mariage demain."
Yvon donna la main à la belle dame aux cheveux d'or; il la conduisit à table et s'assit à côté d'elle.
Le baron dit: "La dame qui demeure dans la petite maison a été très aimable. Elle nous a prêté ses pincettes, sa porte, et sa vache. Elle mérite une récompense." Alors il appela un domestique, et dit: "Allez à la petite maison qui brille entre les arbres. Dites à la dame qui y demeure que le baron Kerver lui fait ses compliments, et la prie de bien vouloir lui faire l'honneur de venir au festin de noce de son fils Yvon."
Le domestique partit. Quelques minutes après il était de retour sans la dame.
"Où est la dame?" dit le baron. "Pourquoi n'est-elle pas venue?"
"Mon maître," dit le domestique, "la dame a dit: 'Si le baron Kerver a vraiment envie que j'accepte son invitation, dites-lui de venir me chercher.'"
Le baron dit: "Cette dame a raison!"
Il fit venir son cheval, et il alla chercher Finette lui-même, et l'escorta au château avec autant de cérémonie que si elle avait été une princesse. Quand Finette arriva au château, le baron lui donna la place d'honneur. Tout le monde la regarda avec admiration. Tout le monde excepté Yvon, qui n'avait d'yeux et d'oreilles que pour la belle dame aux cheveux d'or.
Finette regarda tristement Yvon. Enfin elle prit le troisième et dernier boulet d'or, et dit tout bas: "Boulet, sauvez-moi." Un instant après elle avait une belle coupe d'or à la main.
Elle remplit cette coupe de vin, la donna au domestique, et dit: "Portez cette coupe à votre jeune maître, et dites-lui que la dame qui demeure dans la petite maison qui brille là entre les arbres, lui donne cette coupe et le prie de boire à sa santé."
Le domestique fit la commission. Yvon prit la coupe. Il regarda dans la coupe, qui était une coupe magique, et vit comme dans un miroir les différentes scènes de sa vie chez le géant, et son évasion avec Finette.
"Finette, ma chère Finette, où êtes-vous?" cria-t-il. "Que fait cette femme à côté de moi? Pourquoi est elle à la place de ma chère Finette?" Il leva les yeux, vit Finette, se précipita dans ses bras, l'embrassa mille fois, et lui demanda mille fois pardon. Finette lui pardonna de bon coeur, et le lendemain ils allèrent à l'église ensemble.
Le trait ne se cassa pas, le fond de la voiture ne tomba pas, la voiture avança rapidement, sans encombre. Ils arrivèrent à l'église à l'heure, ils furent mariés et ils furent toujours heureux, car la belle dame aux cheveux d'or, qui était la sorcière, la tante du géant, avait disparu, et ne revint plus jamais en Bretagne.
LE RENARD ET LE LOUP.[17]
[Note 17: A Russian fable.]
Il y avait une fois un homme et une femme. L'homme était âgé, et la femme aussi. Un jour l'homme alla à la mer pour pêcher. L'homme prit beaucoup de poissons. Il prit de grands poissons, de petits poissons, et des poissons de grandeur moyenne. Il prit tant de poissons qu'il était impossible de les porter tous, et il les mit dans un char pour les porter à la maison.
En route l'homme vit un renard couché au milieu de la route. L'homme descendit de son char. Il toucha le renard. Le renard ne bougea pas. "Oh!" dit l'homme "Le renard est mort. Voilà un beau cadeau pour ma femme!" Il prit le renard. Il jeta le renard dans le char avec le poisson, et remontant dans le char, il continua son chemin (route).
Mais le renard n'était pas mort comme le pauvre homme l'avait supposé. Il jeta tous les poissons du char, l'un après l'autre et quand il eut jeté tous les poissons à terre, il descendit aussi.
Arrivé à la maison, l'homme dit à la femme:
"Ma femme, regardez le beau cadeau que je vous ai apporté."
"Où est ce cadeau?" demanda la femme.
"Là, dans le char, sur le poisson."
La bonne femme regarda, et dit: "Mon mari, il n'y a ni poissons, ni cadeau dans le char."
L'homme tourna la tête, et vit que les poissons et le renard avaient disparu, et naturellement il était bien désappointé, car il avait pensé obtenir beaucoup d'argent pour son poisson.
Le renard, qui avait pris tout le poisson, était très occupé à manger le poisson quand un loup arriva.
"Bonjour, mon frère," dit le loup.
"Bonjour," dit le renard.
"Donnez-moi des poissons," dit le loup.
"Allez en pêcher," répondit le renard.
"Mais je ne sais pas pêcher!" dit le loup.
"C'est très facile," dit le renard. "Allez sur la glace, près d'un trou, plongez votre queue dans l'eau, et dites: 'Venez, venez, petits et gros poissons,' et dans quelques minutes tous les poissons viendront se pendre à votre queue."
Le loup, enchanté, alla à la rivière. Il alla sur la glace; il trouva un trou; il plongea sa queue dans l'eau, et dit: "Venez, venez, petits et gros poissons." Le renard arriva alors, et dit tout doucement: "Que le ciel soit clair, clair, clair; que la queue du loup gèle, gèle, gèle!"
"Que dites-vous, mon ami?" demanda le loup.
"Je vous aide," dit le renard, et il partit quelques minutes après.
Le loup resta là toute la nuit, enfin il voulut partir. Impossible. La queue était prise dans la glace. Le loup pensa: "Oh, j'ai pris tant de poissons qu'il est impossible de les tirer tous hors de l'eau."
Les femmes du village arrivèrent au trou pour chercher de l'eau. Quand elles virent le loup, elles se mirent à crier aussi fort que possible:
"Au loup! Au loup! Tuez-le, tuez-le."
Tous les hommes arrivèrent avec de grands bâtons. Les hommes frappèrent le pauvre loup, qui arracha sa queue du trou et partit en toute hâte en hurlant de douleur.
Pendant que les hommes et les femmes étaient occupés à battre le pauvre loup, le renard était entré dans les maisons, et il avait mangé beaucoup de bonnes choses. Enfin le renard mit la tête dans un seau de pâte, se barbouilla bien, et alla à la rencontre du loup.
Le loup dit: "Méchant renard, regardez ma pauvre queue!"
"Oh!" dit le renard en gémissant, "regardez ma pauvre tête!"
"Oh!" dit le loup. "Les méchantes gens vous ont battu aussi, mon pauvre petit frère. Vous êtes plus malade que moi, montez sur mon dos, je vous porterai à la maison."
Le renard monta sur le dos du loup, et chanta gaiement:
"Celui qui a été battu
Porte celui qui n'a pas été battu."
Mais le loup était trop stupide pour comprendre, et il pensa seulement: "Mon petit frère est très courageux. Il a la tête malade, et il chante gaiement. Moi, qui ai seulement la queue malade, je ne chante pas, oh non, je ne chante pas."
LA MAUVAISE FEMME.[18]
[Note 18: A Russian folktale.]
Il y avait une fois une mauvaise femme. Elle était si mauvaise qu'elle se querellait avec tout le monde. Elle se querellait surtout avec son mari, et jamais elle ne faisait ce qu'il lui disait. Quand le mari disait: "Ma femme, levez-vous, s'il-vous-plaît, pour faire le déjeuner," elle restait trois jours au lit. S'il disait: "Ma femme, couchez-vous tôt ce soir," elle restait debout toute la nuit.
Un jour l'homme dit à sa femme: "J'aime beaucoup les crêpes; faites-moi des crêpes!"
La femme dit: "Non, misérable; vous ne méritez pas de crêpes!"
Alors l'homme dit: "Très-bien, si je ne mérite pas de crêpes, n'en faites pas." La femme courut à la cuisine et fit beaucoup de crêpes. Elle força son mari à manger toutes les crêpes, et il eut une attaque d'indigestion.
Fatigué de se quereller avec cette méchante femme, le pauvre homme alla un jour dans les bois chercher des fraises. Il arriva enfin au milieu de la forêt, et s'assit sous un arbre. En regardant autour de lui il aperçut un trou. Il alla au trou, regarda dedans (dans le trou) et vit qu'il était sans fond. Il dit: "Ma femme est si mauvaise, et si désagréable, que j'aimerais qu'elle fût dans ce trou-là."
Il retourna à la maison et dit: "Ma femme, n'allez pas à la forêt cueillir des fraises."
La femme se prépara immédiatement à aller dans la forêt, et l'homme dit: "Eh bien, ma femme, si vous allez dans la forêt, n'allez pas vous asseoir sous un grand arbre au centre de la forêt."
La femme répondit: "Mon mari, j'irai à la forêt, et j'irai m'asseoir sous le grand arbre au centre de la forêt."
"Eh bien, ma femme, allez si vous voulez, mais ne regardez pas dans le trou."
La femme dit: "J'irai dans la forêt, et je regarderai dans le trou!" La femme partit. Son mari la suivit. Elle arriva au centre de la forêt, elle s'approcha du trou. Le mari arriva aussi, et poussa sa femme, qui tomba dans le trou sans fond.
Alors le mari retourna à la maison. Il passa trois jours sans sa femme. Quand le quatrième jour arriva, il retourna à la forêt, s'approcha du trou, et il regarda dedans. Il avait apporté une longue corde. Il attacha un bout de cette corde à un arbre, et laissa tomber l'autre bout dans le trou. Après quelques minutes il retira la corde, et à sa grande surprise il trouva un démon attaché à la corde. Le pauvre homme avait peur. Il trembla, et il aurait rejeté le démon dans le trou si le pauvre démon n'avait pas dit:
"Mon cher homme, je suis bien aise (content) de sortir de mon trou. Une méchante femme est arrivée, et elle est si désagréable que je préfère rester sur terre. Venez avec moi, et vous aurez une grande fortune. J'irai dans toutes les villes et dans tous les villages, et je tourmenterai tant toutes les femmes qu'elles seront dangereusement malades. Alors vous arriverez avec une médecine qui les guérira."
Le démon alla le premier, et toutes les femmes et toutes les jeunes filles tombèrent malades. Alors le paysan arriva avec sa médecine, et il guérit toutes les malades. Naturellement tout le monde payait cher cette médecine, et le paysan fit une grande fortune en très peu de temps.
Le démon dit un jour au paysan: "Maintenant, paysan, je tourmenterai la fille du roi; elle sera malade, très malade, mais je vous défends de la guérir."
La fille du roi tomba malade. Le roi envoya chercher le médecin, et dit: "Guérissez ma fille, ou vous périrez." Le démon dit: "Ne guérissez pas la fille du roi, ou vous périrez." Le pauvre paysan se trouvait naturellement très embarrassé. Il pensa longtemps, puis il alla trouver tous les domestiques du roi, et dit: "Allez dans la rue, et criez aussi fort que possible: 'La méchante femme est arrivée! la méchante femme est arrivée!'"
Alors le paysan entra dans la maison du roi. Le démon, qui était dans la maison, dit: "Misérable, pourquoi arrivez-vous ici?"
Le paysan répondit: "Mon pauvre démon, la méchante femme est arrivée."
"Impossible!" dit le démon. Mais à cet instant-là tous les domestiques du roi commencèrent à crier: "La méchante femme est arrivée! la méchante femme est arrivée!"
Le démon dit au paysan: "Oh! mon ami, j'ai peur de la méchante femme. Dites-moi où me cacher." Le paysan dit: "Retournez dans votre trou. La méchante femme n'y retournera sûrement pas."
Le démon partit bien vite, et il se précipita dans le trou, où, hélas, il retrouva la méchante femme.
Le paysan guérit la fille du roi et reçut une grande récompense pour ses services.
BABA-IAGA.[19]
[Note 19: One of the folktales so popular among Russian peasants. All the witches are known as Baba-Iaga in Russia.]
Un homme avait perdu sa femme; il était donc veuf, et il était très triste. Il avait une fille. Un jour il dit à sa fille: "Mon enfant, je suis triste, je vais me remarier." En effet il prit une seconde femme, mais elle n'était pas bonne du tout. Elle était très cruelle, et elle battait toujours la pauvre fille quand le père était sorti. Un jour la méchante femme dit à la pauvre fille:
"Ma fille, allez vite chez votre tante, ma soeur, et dites-lui de vous prêter une aiguille et du fil, car je veux vous faire une robe."
La jeune fille partit, mais elle alla d'abord visiter sa vraie tante; car elle avait peur de la soeur de sa belle-mère, qui s'appelait Baba-Iaga, et qui était une sorcière renommée.
La vraie tante lui donna toutes les instructions nécessaires, et alors elle alla chez la sorcière Baba-Iaga. La sorcière était dans sa chaumière (petite maison); elle était très occupée à filer.
"Bonjour, ma tante," dit la jeune fille. "Ma belle-mère m'a envoyée pour vous prier de lui prêter une aiguille et du fil pour me faire une robe."
"Très-bien," dit Baba-Iaga, "asseyez-vous là, et filez un instant."
La jeune fille s'assit à la place de Baba-Iaga, et commença à filer. La sorcière alla dans la cuisine, et dit à sa servante: "Allez vite chauffer un bain, et lavez bien cette jeune fille, car j'ai l'intention de la manger à dîner."
La jeune fille entendit cet ordre cruel. Elle courut à la servante, et lui dit: "Ma bonne amie, voici un joli mouchoir pour vous, si vous allumez le feu et si vous versez l'eau dessus (sur le feu)."
Quelques minutes plus tard la sorcière arriva à la fenêtre, et cria: "Ma chère enfant, filez-vous?"
"Mais oui, ma tante, je file," dit la jeune fille.
La sorcière partit. La jeune fille donna un morceau de lard au chat, et dit: "Voulez-vous me dire comment on peut sortir d'ici?"
"Oui," dit le chat. "Voilà un peigne et une serviette; prenez-les, et sauvez-vous vite. La sorcière vous poursuivra, et quand elle sera près de vous, jetez la serviette; elle deviendra un large fleuve (rivière). Si la sorcière passe et s'approche de vous, jetez le peigne; il deviendra un bois si vaste et si épais qu'elle ne pourra pas le traverser."
La jeune fille prit le peigne et la serviette, et partit. Les chiens de la sorcière voulurent l'arrêter. Elle leur jeta un morceau de pain, et ils la laissèrent aller. Les portes voulurent aussi arrêter la jeune fille; elle les graissa avec un peu de beurre qu'elle avait apporté, et les portes s'ouvrirent et la laissèrent passer. Le chat prit sa place, et quand la sorcière cria: "Ma chère enfant, filez-vous?" le chat répondit: "Mais oui, ma chère tante, je file."
Mais bientôt la sorcière arriva. Elle vit que le chat filait, et que la jeune fille s'était sauvée. La sorcière battit le chat, et dit: "Pourquoi n'avez-vous pas crevé les yeux de la jeune fille?"
"Oh," dit le chat, "je suis à votre service depuis longtemps, et vous ne m'avez jamais rien donné. La jeune fille m'a donné du lard!"
La sorcière dit à la servante: "Pourquoi avez-vous versé de l'eau sur le feu? Pourquoi avez-vous permis à la jeune fille de se sauver?"
"Oh," dit la servante, "la jeune fille est bonne; elle m'a donné un mouchoir; vous ne m'avez jamais rien donné."
La sorcière dit aux portes: "Pourquoi avez-vous permis à la jeune fille de se sauver?"
Les portes répondirent: "La jeune fille est bonne; elle nous a graissées avec du beurre. Nous avons crié depuis des années, et vous ne nous avez jamais rien donné."
La sorcière dit aux chiens: "Pourquoi avez-vous permis à la jeune fille de se sauver?"
Les chiens répondirent: "La jeune fille est bonne; elle nous a donné du pain. Vous ne nous avez jamais rien donné."
Alors Baba-Iaga, la sorcière, partit en toute hâte pour chercher la jeune fille; mais la jeune fille mit l'oreille à terre et entendit venir la sorcière. Elle jeta la serviette derrière elle, et à l'instant une large rivière commença à couler.
Quand la sorcière arriva à la rivière, elle était furieuse. Elle retourna à la maison, conduisit ses boeufs à la rivière, et dit: "Mes boeufs, buvez l'eau, toute l'eau de la rivière afin que je puisse traverser."
Quand les boeufs eurent bu toute l'eau de la rivière, la sorcière continua la poursuite. Mais quand la jeune fille l'entendit venir, elle jeta le peigne derrière elle, et à l'instant une forêt épaisse se trouva entre elle et la sorcière. La sorcière arriva. Elle vit la forêt. Elle était furieuse, mais elle ne pouvait pas la traverser.
La jeune fille arriva à la maison, et son père lui demanda:
"Où avez-vous été, ma fille?"
"Mon père, ma belle-mère m'a envoyée chez la sorcière Baba-Iaga chercher une aiguille et du fil pour me faire une robe, et Baba-Iaga voulait me manger!"
"Ma pauvre fille," dit l'homme, "comment avez-vous fait pour vous sauver?"
La jeune fille raconta toute l'histoire à l'homme, qui entra dans une grande colère et renvoya sa femme. Quand la méchante femme fut partie, il fut très heureux avec sa fille, qui devint une excellente ménagère.
La jeune fille n'oublia cependant jamais ce que sa vraie tante lui avait dit, et quand elle fut mère elle répéta bien souvent à ses enfants, en leur racontant l'histoire de ses aventures chez Baba-Iaga:
"Mes chers enfants, soyez toujours bons envers tous, et tout le monde sera bon envers vous. Si la sorcière avait bien traité sa servante, son chat, ses portes et ses chiens, je ne serais certainement pas ici, car elle m'aurait mangée pour son dîner."
LES NEZ.[20]
[Note 20: This is one of the Hungarian-Slavonian stories. Different versions have been given by Slavonic writers. Wratislaw gives a translation of it in his "Sixty Folk Tales," and Laboulaye has given his version of it in his "Fairy Book."]
Il y avait autrefois, près de Prague, un vieux fermier, très original, qui avait une fille extrêmement belle. Les nombreux étudiants de l'université de Prague faisaient souvent de longues promenades à la campagne, et ils passaient souvent devant la maison, espérant voir la jeune fille, qui s'appelait Marie, et faire un peu de conversation avec elle.
Le fermier étant fort riche, plus d'un de ces étudiants aurait bien aimé être son gendre. Afin de trouver moyen de faire la cour à la jolie Marie, les étudiants se déguisèrent en domestiques, et vinrent offrir leurs services comme garçons de ferme.
Le vieux propriétaire, qui était très rusé, s'aperçut bientôt de cette manoeuvre, et il déclara qu'il n'accepterait aucun domestique pour moins d'une année, et jura que le garçon serait forcé de rester à son service jusqu'au moment où le coucou chanterait au printemps.
Il ajouta qu'il se réservait aussi le droit de couper le nez des mécontents, en disant qu'on pourrait lui couper le sien, s'il lui arrivait de se mettre en colère. Malgré ces conditions bizarres, plusieurs jeunes gens entrèrent au service du fermier, mais ils perdirent tous le nez, vu que le fermier s'amusait à les faire enrager, et dès qu'ils se montraient mécontents, il les renvoyait après leur avoir amputé le bout du nez.
Un jeune étudiant, nommé Coranda, arriva enfin à la ferme bien résolu d'épouser la fille du fermier. Celui-ci lui dit qu'il serait obligé de travailler jusqu'au moment où le coucou chanterait, mais que s'il lui arrivait une seule fois de se fâcher il perdrait le nez.
Coranda consentit à cet arrangement, et commença son service. Le fermier s'amusa à le tourmenter de toutes les façons possibles. A table il ne le servit ni au dîner ni au souper. Cependant il ne manqua pas de lui demander plusieurs fois s'il était parfaitement content.
Coranda répondit chaque fois avec une bonne humeur que rien ne pouvait ébranler, et après souper voyant qu'il mourrait de faim s'il ne se servait pas lui-même, il prit le plus beau jambon qui se trouvait dans le garde-manger et une grosse miche de pain et se régala bien.
La fermière s'étant aperçue du vol, alla se plaindre à son mari. Il pâlit de colère, et demanda à Coranda comment il avait osé se servir lui-même.
Coranda répondit naïvement que n'ayant rien mangé de toute la journée il avait grand'faim, et ajouta: "Mais si vous n'êtes pas content, mon maître, vous n'avez qu'à le dire, et je partirai dès que je vous aurai amputé le bout du nez."
Le fermier, qui n'avait aucune envie de subir cette petite opération, déclara avec emphase, qu'il était parfaitement content, mais après cela il n'oublia plus jamais de servir le garçon de ferme à table.
Quand vint le dimanche, le fermier annonça à Coranda qu'il comptait aller à l'église avec sa femme et sa fille, et lui recommanda de faire la soupe pendant leur absence. "Voilà la viande, les carottes, les oignons, et la marmite, et vous trouverez du persil dans le jardin."
Coranda promit de faire la soupe, et de ne pas oublier le persil, et le maître partit tout joyeux. Le garçon de ferme commença ses préparatifs culinaires, mit la viande et les légumes dans la marmite, puis il alla au jardin pour cueillir du persil. Là, il trouva un petit chien, le favori du fermier, et comme cette petite bête s'appelait Persil, il la tua et la jeta dans le pot-au-feu.
Au retour de la ville, le fermier se mit à table, et goûta la soupe. Elle avait bien mauvais goût, et il fit la grimace. Il n'osa cependant pas se plaindre, de peur de perdre le nez, et appela le petit chien pour la lui faire manger.
Bien entendu le chien n'arriva pas, et quand le maître alla à sa recherche, il trouva la peau toute ensanglantée de son pauvre favori. "Misérable," dit-il à Coranda, "qu'avez-vous donc fait?"
"Moi," dit Coranda, "je vous ai tout bonnement obéi. Vous m'avez dit de mettre du Persil dans la soupe et je l'ai fait; mais si vous n'êtes pas content, vous n'avez qu'à le dire, je vous couperai le bout du nez, et je partirai tout de suite."
"Mais non, mais non," dit le fermier, "je ne suis pas mécontent," et il s'en alla en soupirant.
Le lendemain le fermier alla au marché avec sa femme et sa fille, et avant de partir il dit à Coranda:
"Restez ici, et faites seulement ce que vous verrez faire aux autres."
Coranda, resté seul, regarda autour de lui et vit que les autres ouvriers avaient placé une échelle contre une vieille grange afin de grimper sur le toit pour le démolir. Il courut donc chercher une échelle qu'il appuya contre la maison, et il se mit à démolir le toit neuf avec tant d'ardeur, que le fermier trouva sa maison exposée à tous les vents à son retour.
Ce spectacle le mit en colère, mais quand Coranda lui dit qu'il lui couperait le nez s'il n'était pas content, il sourit avec contrainte et déclara qu'il se trouvait parfaitement satisfait.
Le fermier, pressé de se débarrasser d'un serviteur si incommode, consulta sa fille pour savoir comment il pourrait le renvoyer sans perdre le nez.
"Allez vous promener avec lui dans le grand pré derrière la maison," dit la jeune fille. "Je me cacherai dans les branches du pommier, et je ferai 'coucou, coucou.' Vous lui direz alors que vous l'avez engagé seulement jusqu'au printemps, et qu'il peut s'en aller puisque le coucou a chanté."
Le fermier, charmé de cette bonne idée, alla se promener avec Coranda, et dès qu'il entendit chanter le coucou il lui donna son congé.
"Très-bien, mon maître," répondit Coranda, "mais comme je n'ai jamais vu de coucou il faut que je voie celui-là." En disant ces mots il courut au pommier et le secoua si vigoureusement que la jeune fille tomba à terre comme une pomme mûre.
Le fermier arriva en courant, car il croyait que la chute avait tué sa fille, et s'écria:
"Misérable, partez de suite, si vous ne voulez pas que je vous tue!"
"Partir," reprit Coranda, naïvement, "pourquoi partir? N'êtes-vous pas content?"
"Non," hurla le fermier en colère. "Je ne suis pas content et..."
"Alors permettez-moi de vous couper le bout du nez..."
"Non, non," dit le fermier, en détresse, "je veux garder mon nez, coûte que coûte. Laissez-le-moi, et je vous donnerai dix moutons!"
"Ce n'est pas assez!" dit Coranda.
"Dix vaches alors."
"Non! je préfère vous couper le nez!" La jeune fille lui demanda alors à quel prix il consentirait à pardonner à son père, et quand il dit qu'il le ferait seulement à condition de l'obtenir pour femme, elle lui donna la main en rougissant. Coranda invita tous les étudiants à ses noces, qui furent magnifiques, et il se montra si bon gendre et si bon mari que le fermier ne regretta jamais de l'avoir reçu dans la famille plutôt que de perdre son nez.
Quant à la fille du fermier, elle aima beaucoup son mari, fut une bonne femme et éleva ses enfants bien sagement. Quand ils n'étaient pas contents, elle leur proposait en riant, de leur couper le bout du nez, une proposition qu'ils n'acceptèrent jamais, je vous assure.
L'HOSPITALITÉ DU PACHA.[21]
[Note 21: An Arabian legend. The Mahometans are the followers of Mahomet. In Arabia and Turkey God is called Allah. A pacha is the same as a bashaw. The Koran is the Mahometan Bible.]
Il y avait dans une ville d'Asie un riche marchand, un pacha. Cet homme était aussi bon que riche, et il observait tous les commandements du Koran avec l'exactitude la plus scrupuleuse. Sa conduite était si exemplaire que tout le monde l'admirait beaucoup, et on disait toujours en parlant de lui: "Il mérite toute la prospérité qu'Allah lui envoie."
Un jour le pacha était assis dans son jardin. Il fumait sa longue pipe, et il souriait tout doucement en regardant ses nombreux enfants, qui jouaient autour de lui, et en admirant la grande beauté de ses femmes, car il en avait bon nombre comme tous les Mahométans riches.
Vers le soir les femmes et les enfants retournèrent à leurs appartements, et le bon pacha, resté seul, rendit grâces à Allah (c'est ainsi que les Mahométans appellent le bon Dieu) de lui avoir accordé tant de bénédictions. Tout à coup un serpent arriva en toute hâte, en criant:
"Protection! Protection, au nom d'Allah!"
"Au nom d'Allah et du Prophète je vous donne ma protection," dit le brave pacha. "Mais qui êtes-vous? D'où venez-vous et pourquoi demandez-vous ma protection?"
"Je suis le roi des serpents, j'ai beaucoup d'ennemis, ils me poursuivent, et s'ils me trouvent ils me tueront! Cachez-moi, bon pacha, cachez-moi, au nom d'Allah!"
"Très-bien," dit le pacha, "j'ai promis de vous protéger; allez vous cacher sous mon divan!"
"Non! non!" dit le serpent. "Je suis sûr que mes ennemis me trouveraient. Ils m'ont vu entrer dans votre maison, et ils seront bientôt ici. Le seul moyen de bien me cacher, et de tenir votre parole de me protéger au nom d'Allah et du Prophète, est celui-ci. Ouvrez la bouche toute grande, pacha, et permettez-moi de me cacher dans votre poitrine. Vite, vite; car j'entends mes ennemis qui arrivent en toute hâte."
Le bon pacha pensa: "Le serpent est mon hôte, et le Koran commande l'hospitalité. Or on ne doit jamais refuser à un hôte aucune requête, donc, bien que ce soit fort désagréable de recevoir ce vilain serpent dans ma bouche, c'est mon devoir de le protéger."
Le pacha ouvrit donc la bouche toute grande, et le serpent se glissa rapidement dans sa poitrine, juste au moment où ses ennemis entraient dans le jardin, en criant:
"Où est notre ennemi? où est le traître? à mort, à mort, à mort!"
Le pacha leur demanda pourquoi ils criaient si fort. Ils répondirent qu'ils avaient vu le serpent entrer dans la maison du pacha, et demandèrent la permission de le chercher. Le pacha leur dit que sa maison et son jardin étaient à leur service, et ils commencèrent à chercher le serpent.
Ils cherchèrent partout, ils allèrent partout, ils regardèrent dans tout, mais ils ne trouvèrent pas le serpent, et ils partirent enfin en déclarant que le malin s'était sans doute échappé. Quand ils furent partis, le pacha dit au serpent:
"Sortez sans crainte, vos ennemis sont tous partis; sortez vite, car vous gênez les battements de mon coeur."
"Non; je ne sortirai pas sans avoir une bouchée de votre coeur ou de votre poumon. Choisissez!" dit le serpent cruel.
Le pacha lui reprocha son ingratitude, mais le serpent dit: "Que voulez-vous, mon cher pacha? C'est ma nature, et je suis vraiment bien bon de vous donner le choix. Mais, faites vite, car je suis bien pressé."
Le pacha dit alors: "Eh bien, puis qu'il n'y a aucune autre alternative, vous aurez le meilleur morceau de ma chair. Mais, permettez-moi de dire adieu à mes enfants, et d'arranger les choses de façon à donner à ma mort l'apparence d'un accident. Car, si on savait que je suis mort parce que j'ai obéi au Koran, les hommes penseraient qu'il ne faut plus montrer d'hospitalité à personne et ils cesseraient de pratiquer les vertus que le Prophète recommande."
Le serpent consentit à attendre encore un peu. Le pacha embrassa ses enfants, il arrangea ses affaires, il fit ses ablutions, puis il alla seul dans le jardin, et après avoir récité une dernière prière, il dit au serpent: "Maintenant faites votre volonté."
Au même moment parut un jeune homme d'une beauté resplendissante, qui dit: "Pacha, confirmez votre foi. Prononcez trois fois le nom d'Allah, détachez une feuille de cet arbre, posez-la sur votre bouche, et vous serez sauvé."
"Qui êtes-vous donc?" demanda le pacha, tout surpris.
"Je suis l'ange de l'hospitalité, et le Prophète m'a envoyé pour vous sauver!"
En disant ces mots le messager céleste disparut aussi promptement qu'il avait paru.
Le pacha ne douta cependant pas. Il cueillit une feuille de l'arbre, la posa sur sa bouche, prononça trois fois le nom d'Allah, et le serpent sortit de sa poitrine, noirci et calciné par la justice divine, qui ne permet jamais que la vertu soit punie.
Le bon pacha qui avait été sauvé ainsi par un miracle, remercia tous les jours Allah de l'avoir sauvé de ce terrible danger. Il continua à vivre heureux, au milieu de sa famille, et recommanda tous les jours à ses enfants de ne pas oublier que le Koran commande l'hospitalité. Cette recommandation fut répétée par ses enfants à ses petits-enfants, et tous les descendants du pacha sont renommés pour leur hospitalité.
LES DEUX FRÈRES.[22]
[Note 22: A Slavonic legend.]
Il y avait une fois un homme, bien pauvre, qui avait deux fils Jozka et Janko. L'aîné (=le plus âgé) de ces deux fils était très intelligent, et un jour son père lui dit:
"Jozka, il est temps d'aller faire ton tour d'apprentissage."
Le jeune homme, qui était très content de voyager, reçut la bénédiction de son père, quelques gâteaux de sa mère, et partit gaiement. Il marcha longtemps, il traversa une montagne sombre, et il arriva enfin dans une prairie.
Comme il avait faim, il prit un des gâteaux que sa bonne mère lui avait donnés, et commença à le manger de bon appétit. Les fourmis arrivèrent aussitôt, et crièrent au jeune homme:
"Donne-nous un bien petit morceau de ton bon gâteau!"
Mais Jozka était gourmand et égoïste, et il refusa de leur en donner même les miettes. Les fourmis, très désappointées, dirent alors:
"Tu n'es certainement pas généreux, Jozka, et nous ne viendrons jamais à ton secours quand tu seras dans la misère."
Jozka ne fit aucune attention à cette menace, il finit tranquillement son repas et continua son voyage. Il arriva bientôt au bord d'une rivière, et vit un pauvre petit poisson qui avait sauté hors de l'eau, sur le rivage, et qui s'efforçait vainement de rentrer dans son élément liquide. Il demanda du secours à Jozka, qui lui donna un coup de pied au lieu de l'aider.
"Méchant," dit le poisson, "nous ne t'aiderons jamais."
Jozka ne fit pas attention au poisson, et continua son chemin. Enfin il arriva à un carrefour. Là des diables se disputaient et se battaient. Le jeune homme les regarda tranquillement et ne fit rien pour les séparer.
Les diables lui crièrent:
"Tu es un égoïste, Jozka, et rien ne te réussira dans ce monde."
Cette prédiction se vérifia bientôt, et Jozka, fatigué de voyager sans profit, retourna chez son père où son frère cadet (= plus jeune) lui fit des reproches, parce qu'il n'apportait rien à la maison.
Le père décida alors qu'il était temps d'envoyer Janko dans le monde, et il lui donna une petite bouteille, qui contenait une eau magique qui guérissait toutes les maladies. La mère lui donna une miche de pain, et il partit gaiement.
Il marcha droit devant lui, traversa la même montagne sombre que son frère avait traversée, et arriva dans la même prairie.
Comme il avait bien faim, il s'assit sous un arbre, prit un morceau de pain et commença à manger de grand appétit.
Les fourmis arrivèrent aussitôt, en criant: "Nous avons faim aussi, donne-nous un peu de ton pain."
"Avec le plus grand plaisir," dit Janko, qui était bon et généreux, et il coupa un morceau de pain qu'il émietta pour les fourmis.
Elles étaient si reconnaissantes qu'elles le remercièrent bien des fois et dirent aussi:
"Bon Janko, nous viendrons à ton secours."
Janko continua sa route. Il arriva près d'un lac. Là il vit un pauvre petit poisson sur le rivage. Il le prit, et le mit dans l'eau en disant:
"Pauvre petit poisson, tu es fait pour vivre dans l'eau, et non sur la terre."
Le petit poisson, heureux de se retrouver dans son élément, le remercia, et dit:
"Bon Janko, nous te viendrons en aide!"
Le jeune homme continua son voyage, et arriva avant longtemps au carrefour, où les diables se disputaient et se battaient. Il les regarda un instant avec chagrin, puis il les sépara et rétablit le bon accord parmi eux. Les diables le remercièrent et partirent, en disant:
"Bon Janko, nous viendrons à ton secours."
Janko nota ce détail dans sa mémoire, et continua son chemin. Il arriva à une ville. Là il trouva tout le monde en détresse, car la fille du roi était dangereusement malade, et tous les médecins disaient qu'elle allait mourir. Janko alla à une auberge (= petit hôtel), appela l'aubergiste et dit:
"Allez vite au palais, et annoncez au roi que je suis le premier médecin du monde. Je guérirai sa fille malade." L'aubergiste alla bien vite au palais, et dit au roi:
"Le premier médecin du monde est à mon auberge. Il dit qu'il guérira la princesse."
Le roi, enchanté, fit venir Janko, et dit: "Monsieur le médecin, si vous guérissez ma fille, je vous la donnerai pour femme."
Janko prit sa petite bouteille et donna un peu de son eau magique à la princesse, qui se trouva mieux après la première dose, et qui au bout de quelques jours était complètement guérie.
Mais elle n'avait pas envie d'épouser le médecin, et dit à son père:
"Mon père, je refuse d'épouser ce jeune homme."
Le roi insista, et la princesse répondit:
"Eh bien, je l'épouserai, mais seulement à condition qu'il accomplisse les trois choses que je lui dirai."
Janko consentit à cette condition, et dit: "J'accomplirai ces choses si elles sont possibles et si Dieu m'aide."
La princesse prit deux sacs de graines de pavot et deux sacs de cendres. Elle mêla les graines de pavot et les cendres, appela Janko, et dit "Janko, si vous séparez les graines de pavot des cendres avant demain matin, je suis à vous."
Janko était bien embarrassé. Il n'était pas habile, et il alla dans la prairie, où il commença à pleurer et à prier Dieu de lui venir en aide. Tout à coup une quantité de fourmis arrivèrent, en disant:
"Ne désespère pas, Janko; tu nous as aidées, maintenant nous t'aiderons;" et les fourmis séparèrent les graines de pavot des cendres.
La princesse était surprise et désappointée, et dit à Janko:
"Vous avez accompli une des conditions, mais il faut que vous me procuriez la perle la plus précieuse du fond de la mer."
Janko alla au bord du lac, et pleura amèrement. Tout à coup un poisson parut à la surface de l'eau, et dit:
"Janko, pourquoi pleures-tu?"
Le jeune homme confia ses peines au poisson, qui lui promit la perle, en disant:
"Tu nous as aidés, nous t'aiderons."
Quelques minutes plus tard il arriva avec la perle désirée, que la princesse admira beaucoup. Puis elle dit à Janko:
"Vous avez accompli deux des conditions; maintenant je vous épouserai si vous me rapportez une rose de l'enfer."
Janko courut au carrefour, où il avait rencontré les diables, et frappa à la porte de l'enfer. Les diables ouvrirent la porte, et lui donnèrent la rose qu'il demandait.
La belle princesse reçut la rose avec grand plaisir et consentit enfin à épouser Janko, qui invita ses parents à la noce. Le frère Jozka fut aussi invité, et quand il entendit l'histoire de son frère, il comprit que l'égoïsme est un mauvais moyen de faire fortune, et qu'on a souvent besoin d'un plus petit que soi.
LE BERGER ET LE DRAGON.[23]
[Note 23: A Servian tale.]
Il y avait une fois un berger qui gardait ses moutons sur la montagne. C'était en automne, au temps où les serpents vont dormir dans la terre, et le berger en entendant un petit bruit, leva la tête pour voir quelle en était la cause.
Il vit un grand nombre de serpents qui en arrivant près d'un certain rocher le touchaient d'une herbe qu'ils tenaient à la bouche. Au moment où l'herbe touchait le rocher, le rocher s'ouvrait, et les serpents entraient ainsi, l'un après l'autre, dans la montagne.
Le berger appela son chien; il lui confia les moutons, et cueillant un brin d'herbe il toucha le rocher, qui s'ouvrit. Le berger entra dans une grotte, dont les murs étaient couverts d'or, d'argent et de pierres précieuses. Au centre de la grotte il y avait un trône, et sur ce trône il y avait un serpent immense. Tous les autres serpents groupés autour de lui dormaient comme lui.
Le berger examina la grotte, regarda les serpents, et quand il eut tout vu il dit: "C'est assez maintenant," et voulut partir. Mais le rocher était fermé, et comme il ne pouvait pas sortir il s'enveloppa dans son manteau, se coucha à terre, et dormit comme les serpents.
Il se réveilla seulement quand il entendit un bruit étrange, et quand il ouvrit les yeux il vit que tous les serpents étaient réveillés. Ils étaient groupés autour du trône, et ils demandaient tous à la fois:
"Est-il temps, ô mon roi, est-il temps?"
Le roi des serpents resta immobile encore quelques minutes, puis il dit:
"Il est temps!" En disant ces mots il descendit de son trône, et se dirigea vers le rocher, suivi de tous les autres serpents. Arrivé au rocher, le roi le toucha. Le rocher s'ouvrit; les serpents sortirent tous, suivis de leur roi. Mais quand le berger voulut sortir aussi, le rocher se referma.
"Roi des serpents, laissez-moi sortir!" cria le berger de toutes ses forces.
"Non, non," dit le roi; "restez-là, mon ami."
"Mais, j'ai assez dormi!" dit le berger. "Mon troupeau m'attend; laissez-moi sortir."
"Je vous laisserai sortir seulement à condition que vous juriez solennellement que vous ne révèlerez à personne où vous avez dormi, ni comment vous êtes entré dans la grotte aux serpents!" dit le roi.
Le berger jura trois fois, le rocher s'ouvrit, et il se trouva sur la montagne. Mais quel changement! Ce n'était plus l'automne, c'était le printemps! Le berger pensa à sa femme, et descendit la montagne aussi vite que possible, car il avait peur d'être grondé parce qu'il était resté si longtemps absent.
Quand il arriva près de la maison il vit un monsieur à la porte, et il entendit qu'il disait à la femme:
"Ma bonne femme, votre mari est-il chez lui?"
"Mais non, monsieur," répondit la femme.
"Il est parti pour la montagne l'automne dernier, et comme il n'est pas revenu, je crains (j'ai peur) que les loups ne l'aient mangé." Et elle commença à pleurer.
"Les loups ne m'ont pas mangé!" cria le berger. "Me voilà."
Quand la femme vit le berger, elle cessa de pleurer, et dit:
"Eh bien, paresseux, où avez-vous été tout l'hiver?"
L'homme, n'osant dire la vérité, répondit: "J'ai été dans le parc aux moutons où j'ai dormi tout l'hiver!"
"Imbécile," dit la femme, en colère.
Le beau monsieur dit: "Allons donc, berger, ce n'est pas vrai, ce que vous dites là. Si vous me dites où vous avez passé l'hiver, je vous donnerai une grande somme d'argent."
Tourmenté par sa femme et par le beau monsieur, le berger raconta enfin tout ce qui lui était arrivé. Le beau monsieur, qui était magicien, le força alors à le conduire à la montagne, et à ouvrir le rocher en le touchant avec l'herbe merveilleuse. Quand le rocher fut ouvert, le magicien prit son livre et commença à lire. Tout à coup on entendit un bruit terrible, et un dragon sortit.
Ce dragon était le vieux serpent, le roi. Il était furieux contre le berger, qui avait révélé le secret de la grotte aux serpents. Le magicien donna vite une corde au berger, en disant: "Jetez-lui ce licol au cou!"
Le pauvre berger obéit malgré lui, et tout à coup il se trouva assis sur le dos du dragon, qui volait rapidement par-dessus les montagnes et les mers. Le pauvre berger était très effrayé, car le dragon allait toujours plus vite, et montait toujours plus haut. Enfin le berger aperçut une petite alouette, et lui cria:
"Alouette, chère petite alouette, oiseau cher à Dieu, allez, je vous en prie, auprès du Père céleste; racontez-lui mes peines. Dites-lui qu'un pauvre berger lui souhaite le bonjour, et qu'il le prie de le secourir."
L'alouette fit la commission du berger. Le Père Éternel eut compassion du pauvre homme; il écrivit un mot, en lettres d'or, sur une feuille qu'il cueillit d'un arbre dans le Paradis. Il donna cette feuille à l'alouette, et lui ordonna de la laisser tomber sur la tête du dragon.
L'alouette s'envola, laissa tomber la feuille sur la tête du dragon, et à l'instant même le dragon et le berger tombèrent à terre. Quand le berger revint à lui, il vit qu'il était sur la montagne, et au bout de quelques minutes il s'aperçut qu'il avait eu un mauvais rêve, car son chien était à côté de lui, les moutons autour de lui, et c'était en automne tout comme quand il s'était endormi quelques heures avant.
LES DEUX AUMÔNES.[24]
[Note 24: This story is adapted from a legend published in "Le Magasin Pittoresque," a popular French periodical.]
Une pauvre vieille femme était assise au bord de la route. Elle avait froid, car la neige tombait; et elle avait faim, car elle n'avait rien mangé de toute la journée. Elle était assise là, et elle attendait patiemment, espérant qu'un voyageur compatissant lui donnerait un peu d'argent pour acheter du pain et du bois pour faire un peu de feu dans sa pauvre petite maison où il faisait si froid.
Le premier homme qui passa la regarda avec compassion, et dit: "Pauvre femme, voilà un temps bien dur pour mendier sur la route. Dieu vous assiste," et il continua son chemin, d'un pas rapide, sans lui donner un seul sou, car il avait de gros gants, et il aurait été obligé de les ôter pour mettre la main dans sa poche. Il aurait eu froid aux doigts en déliant les cordons de sa bourse, et il n'eut pas le courage de s'arrêter.
La pauvre vieille femme, toute désappointée qu'elle était, remercia cependant le voyageur de ses bonnes paroles, et quand il lui dit: "Dieu vous assiste!" elle répondit: "Merci bien, mon bon monsieur, Dieu vous le rende."
Peu de temps après un second voyageur passa en voiture. Il était tout enveloppé dans une ample fourrure, il vit la pauvre femme, et, touché de sa misère, il mit une main dans sa poche et de l'autre baissa la fenêtre de la voiture.
"Oh!" dit-il, "quel terrible froid!" et il appela la pauvre vieille femme, qui arriva aussi vite que possible. Il lui tendit l'argent et s'aperçut seulement alors qu'il s'était trompé, et que c'était une pièce d'or et non pas la petite pièce blanche qu'il pensait donner. "C'est beaucoup trop!" dit-il, et il allait retirer la main, mais le froid lui fit lâcher la pièce d'or, qui tomba dans la neige.
Il ferma la fenêtre, la voiture repartit et il se dit philosophiquement: "C'est trop, mais enfin je suis bien riche, et je puis me payer la fantaisie de faire une bonne action de temps en temps."
La pauvre mendiante, à genoux dans la neige, cherchait la pièce d'or, et ses mains froides fouillaient sans cesse, car la malheureuse femme était non seulement pauvre et âgée, mais elle était aussi aveugle.
Pendant ce temps l'homme riche était rentré chez lui. Assis devant un bon feu, après avoir bien dîné, il dit:
"Il ne fait pas aussi froid que je croyais. J'ai trop donné à cette pauvre femme. Fera-t-elle bon usage de cette pièce d'or? Enfin, ce qui est fait, est fait. J'ai été généreux, très généreux, et Dieu, sans doute, me récompensera, car il aime les bonnes actions."
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Contes et légendes. 1re PartieChapter III: Part 3
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